Le négationnisme et ses enjeux politiques

Le Cclj a beaucoup milité en faveur de la pénalisation de la négation des trois génocides du XXe siècle ayant visé les Juifs, les Arméniens et les Tutsi. Outre les «Journées écoles» durant lesquelles des séminaires thématiques sensibilisent régulièrement les élèves des établissements scolaires de la Communauté française à ces problématiques, nous avons publié dans la presse de nombreux textes en ce sens, organisé plusieurs manifestations conjointes avec les communautés concernées, et développé ensemble de réels liens de solidarité.
Notre position de principe ne soutient pas qu’il reviendrait aux tribunaux de dire l’histoire et d’en définir les contenus. Il n’est pas demandé au juge de se substituer à l’historien pour se prononcer sur la validation d’une thèse, mais, comme dans n’importe quel domaine de la vie en société, de veiller à la bonne application de la loi. Ce débat passionné semble avoir donné lieu à une confusion catégorielle : la pénalisation du négationnisme n’est pas un problème d’ordre historique mais d’ordre politique.
Qu’il s’agisse de nationalistes soucieux de défendre l’intégrité de l’Etat turc ou de populistes désireux de réhabiliter la mémoire du nazisme, c’est l’enjeu politique de la question prétendument soulevée qui intéresse les négationnistes, l’objection pseudo-scientifique n’étant que le moyen utilisé pour servir leurs fins. On le voit d’autant plus nettement que l’une des versions les plus agressives du négationnisme consiste précisément à dénoncer le mensonge de la Shoa, qui serait destiné, selon elle, à justifier aux yeux du monde la création de l’Etat d’Israël et à masquer le vrai génocide auquel elle aurait conduit : celui des Palestiniens. Les génocides qui se sont déroulés en Turquie et au Rwanda connaissent certaines versions négationnistes relativement proches, tendant à faire passer les victimes pour les bourreaux de leurs tortionnaires. Dans un tel contexte, le négationnisme ne relève pas d’un questionnement portant sur la validation de la vérité historique mais d’une tentative de manipulation de l’histoire à des fins politiques au mépris des règles et des méthodologies extrêmement contraignantes imposées par la science historique.
De nombreux historiens et intellectuels hostiles au négationnisme et dont l’intégrité intellectuelle ne peut être mise en doute ont cependant marqué leur opposition à ce type de loi, au nom de l’indépendance de la recherche historique, de la liberté d’opinion ou d’une confiance illimitée dans les vertus du dialogue raisonné. Leurs arguments sont loin d’être infondés et méritent d’être entendus. Guy Haarscher, l’un de nos intellectuels les plus brillants qui nous fait l’amitié de contribuer désormais régulièrement à Regards, souligne dans nos colonnes les dangers d’une inflation de dispositions légales sur le sujet.

Des objections majeures
Deux arguments souvent invoqués méritent une discussion approfondie. D’une part, il faut toujours se méfier d’une judiciarisation à outrance encadrant la liberté du chercheur. Dans un pays démocratique, le respect de l’indépendance de la recherche scientifique doit, au contraire, être garanti et, même, protégé. Cela posé, on voit mal comment une loi réprimant la diffusion de thèses fallacieuses -rejetées de surcroît par l’ensemble des historiens- viendrait menacer leur liberté ou entraver leurs recherches. En outre, légiférer contre les effets d’une pseudo-histoire ne nuit en rien à l’histoire elle-même. Et aucun historien n’a à ce jour été condamné pour négationnisme, à l’exception de David Irving, proche des milieux d’extrême droite, qui plaida coupable lors de son procès.
D’autre part, les lois dites mémorielles posent également aux yeux de leurs détracteurs la question, plus fondamentale encore, de la limite fixée à la liberté d’opinion. Il faut souligner que la décision de pénaliser le négationnisme ne repose pas sur la volonté de museler certaines opinions, fussent-elles contraires aux thèses établies par les historiens, elle vise à sanctionner les propos racistes. Aux yeux de la loi, le négationnisme n’est donc pas une opinion mais un délit, condamnable au même titre que l’ensemble des injures à caractère racial.
Ajoutons enfin que dans un monde parfait, au sein duquel chaque homme utiliserait les outils de la rationalité pour examiner la vérité de ses croyances et motiver ses comportements, de telles lois seraient inutiles. Parce que les thèses négationnistes ne résisteraient pas à l’examen historique. Et parce qu’elles ne convaincraient personne. Dans un monde guidé par la seule Raison, la vérité suffirait à elle seule pour s’imposer. Dans un monde rationnel, aucun argument reposant sur des propositions fausses ne pourrait abuser quiconque. Mais nous ne vivons pas dans un tel monde et c’est précisément notre monde et sa propension à se détourner trop souvent de la Raison qui ont produit la Shoa.
Dans ce débat difficile, il faut rappeler que le négationnisme n’est pas qu’un simple corps de croyances pseudo-scientifiques mais qu’il attaque la dignité des personnes qu’il vise. Une société doit se donner les moyens de se protéger de ses propres dérives et garantir le droit à la dignité de tous ses citoyens. S’il est clair qu’un Etat ne peut préparer son avenir dans une perpétuelle posture de contrition, il l’hypothèque davantage s’il est incapable d’assumer les zones d’ombre de sa propre histoire et reste dangereusement démuni face au risque de leur résurgence.

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