Le Pape François en Terre sainte

Bien que le Pape François insiste beaucoup sur le pèlerinage religieux que constitue sa visite en Jordanie, en Israël et dans les Territoires palestiniens, ce voyage en Terre sainte revêt également un caractère éminemment politique que le souverain pontife ne dissimule pas.

Une visite du pape peut-elle être strictement religieuse ? Ne présente-t-elle pas nécessairement une dimension politique ? La question n’a pas cessé d’être posée avant même que le souverain pontife n’ait posé le pied en Jordanie, première étape de sa visite. On pourrait répondre formellement que le chef spirituel de l’Eglise catholique est tout aussi bien le chef temporel de la même Eglise. Plus encore, il est à la tête de l’Etat du Vatican. Ses déplacements à l’étranger ne sont pas des visites touristiques. Il n’est donc pas reçu à titre privé par les chefs d’Etat. Aussi la question appelle une réponse claire. Elle est éminemment politique. En qualifiant ainsi cette visite, nous n’entendons nullement minimiser la dimension religieuse de l’événement et il va de soi qu’il est des lieux qui sont mieux prédestinés que d’autres. L’un n’exclut pas l’autre, à plus forte raison lorsque la personnalité en question exerce des fonctions religieuses et politiques. Pour être politique, la visite du pape ne signifie guère qu’il doit recourir au vocabulaire de la propagande ni renoncer aux subtilités de la diplomatie vaticane. Dieu est dans les détails, et surtout entre les lignes.

Hémorragie des chrétiens d’Orient

Le pape insiste sur le pèlerinage que constitue à ses yeux cette visite en Terre sainte. Il est vrai que contrairement à d’autres régions du monde où vivent des catholiques par millions, au Moyen-Orient, aussi cruel et paradoxal que cela puisse être, dans la terre natale du Christ au sens large du terme, il ne subsiste que quelques dizaines de milliers de chrétiens qui ont reçu par naissance ou par conversion le message de sa foi. D’Amman à Jérusalem en passant par Bethléem, ils ne seront que quelques milliers seulement à l’accueillir au nom de leur foi commune. Il serait malvenu d’organiser un bain de foule, car cette région autrefois riche en chrétiens d’Orient, est devenue un désert ou presque. Tout comme il serait mal vu d’en faire une terre de mission. L’adage éculé, « Nul n’est prophète en son pays », pourrait très bien s’appliquer aujourd’hui à la situation des chrétiens dont l’hémorragie ne cesse de réduire peu à peu leur nombre. Il faut le regretter amèrement. C’est cette diversité qui fut autrefois la marque du Moyen-Orient qui s’estompe avec leur disparition. Ils étaient tolérants, sages, dans un entre-deux qui manque tellement aujourd’hui alors qu’on vit partout sous la coupe de ceux qui sont barrés et bourrés de certitudes et ne tolèrent pas les identités qui ne vont pas de soi. A défaut de gardiens de la foi chrétienne en grand nombre, les lieux conservent toujours la même aura. C’est bien en ces lieux qu’il a prêché, en ces contrées qu’il a été adoré ou renié, vénéré ou ignoré comme faux Messie. Il y a quelque chose de poignant à cet égard dans cette visite d’une région qui fut le berceau de la révélation chrétienne, mais où elle fut repoussée nonobstant les témoins qui poursuivent cette voie ardue.

Le Pape interviendra-t-il dans le processus de paix ? Il l’a fait avec ses moyens propres en invitant Mahmoud Abbas et Shimon Peres, quelques jours avant l’expiration de son mandat présidentiel, à prier ensemble pour la paix. A l’heure où Benjamin Netanyahou a rabroué Tzipi Livni pour avoir rencontré le leader palestinien, voilà une réaction audacieuse, ô combien politique, tout en restant dans le registre spirituel qui est le monopole du pape. On peut placer dans ce même registre la visite du camp de réfugiés palestiniens de Daayeshé, près de Naplouse. Le pape François, qui s’est résolument inscrit dans le registre du catholicisme social, a toute son attention portée en priorité sur les pauvres et les démunis. Il est incontestable que les Palestiniens vivant dans les camps de réfugiés sont matériellement les plus pauvres et politiquement les plus démunis, démunis d’une patrie qui serait leur Etat.

Hommage à Theodor Herzl

Il est tout aussi politique que le pape ait inscrit à son voyage la visite sur le mont Herzl avec un dépôt de fleurs sur la tombe du fondateur du mouvement sioniste. C’est ainsi supprimer toute ambiguïté sur la franche et réelle reconnaissance par le Vatican de l’Etat d’Israël comme Etat souverain dans la région depuis qu’elle a été proclamée en 1994, il y a vingt ans déjà. C’est également sur le plan historique le plus cinglant démenti au non possumus qu’avait lâché le pape Pie X en refusant d’apporter son appui à la revendication sioniste qu’Herzl était venu quémander. L’erreur du prédécesseur est, plus d’un siècle après, définitivement réparée.

Si on insiste tant sur la dimension religieuse de cette visite, c’est que politiquement il n’y a pas de raison de pavoiser. Le processus de paix est au point mort et la paix semble toujours reculer un peu plus. Le pape François n’a pas les moyens de le relancer sinon par un geste fort, mais qui n’en reste pas moins un geste. Il peut aussi avertir des risques à laisser pérenniser le statu quo. Toutes les voies semblent épuisées, et cependant on sait que dans bien des cas, au sein de la communauté de San Edigio, les prédécesseurs de François sont parvenus à réunir des adversaires et des ennemis pour tenter la voie du dialogue. Il n’y a rien à perdre puisque plus qu’un accord sur les modalités de la séparation, ce qui manque dans ce processus, c’est la conviction partagée par les protagonistes que chacun d’eux est légitime dans sa revendication foncière à vivre de plein droit dans son Etat en partageant la terre que les deux parties considèrent trop souvent comme leur patrie exclusive.

Stabilité et tolérance de la Jordanie
La visite du pape François a commencé en Jordanie où il a été reçu avec tous les égards par le souverain hachémite, le roi Abdallah II. Celui-ci n’est jamais apparu aussi stable et serein. Pourquoi la Jordanie ? C’est le pays de la région le plus actif dans la promotion du dialogue interreligieux. De tous les pays musulmans, celui où, en dépit de l’activité légale de mouvements islamistes, l’islam se conjugue peu ou prou avec le modérantisme. Les propos du roi ont été éloquents : il a parlé du patrimoine chrétien assumé, revendiqué et intégré en Jordanie comme peu de souverains de confession musulmane sont capables de le faire haut et fort, sans tortiller, sans utiliser des mots à demi-mesure.
La Jordanie a abandonné la voie de la guerre contre Israël, et elle est déterminée à maintenir envers et contre tout le traité de paix signé en 1994. L’affaire du juge jordanien abattu au pont Allenby par la police des frontières israélienne en a fourni une preuve éclatante en donnant lieu à une réaction contenue de la part des autorités jordaniennes. Même la société civile a flairé le piège en dénonçant le jeu islamiste qui réclamait le gel des relations bilatérales. Enfin, n’est-elle pas le pays qui dans toute son histoire a accueilli des réfugiés, pas par centaines ou par milliers, mais par centaines de milliers. Et c’est à ce titre, me semble-t-il, qu’elle devrait figurer parmi les Etats exemplaires de la planète. Qu’on en juge, la Transjordanie, c’est ainsi qu’on l’appelait alors, a abrité le plus grand nombre de Palestiniens de la guerre de 1948. Elle a été la seule à offrir la nationalité jordanienne à un grand nombre d’entre eux et à les intégrer au sein du royaume hachémite. Dans le sillage de la seconde Guerre du Golfe, c’est elle qui a ouvert ses frontières aux réfugiés d’Irak, et notamment les chrétiens. Et depuis 2011, qui avec la Turquie déploie des tentes pour les réfugiés de Syrie ? C’est encore une fois la Jordanie. Israël peut se féliciter d’avoir soigné des dizaines de réfugiés, la Jordanie, elle, en silence, est devenue un havre pour les exilés du Moyen-Orient. Alors qu’en Israël les pouvoirs publics s’inquiètent et s’alarment pour 30.000 réfugiés du Soudan et de l’Erythrée qu’elle isole dans des camps de fortune, la Jordanie en fait tellement plus, parvenant à contenir la pression populaire et à juguler les effets sur la stabilité du régime.           D.Ch.
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