Le paria et le parvenu

Abraham Serfaty, l’un des plus célèbres opposants marocains au Roi Hassan II, est mort à Marrakech le mois passé à l’âge de 84 ans. Dans les années 1970, ce militant communiste et tiers-mondiste partage son temps entre les geôles du royaume chérifien -où il subira la torture- et la lutte dans la clandestinité. Non seulement il dénonce les violations des droits de l’homme au Maroc, mais il lutte également en faveur de l’indépendance du Sahara occidental. En 1977, Abraham Serfaty se voit infliger une peine de prison à perpétuité pour « complot contre la sûreté de l’Etat ». En 1991, Hassan II accepte de le libérer suite à une mobilisation internationale. Libéré, mais expulsé de son pays. Il faudra attendre le décès d’Hassan II pour qu’Abraham Serfaty puisse retourner au Maroc en 2000.

Les obsèques de cette figure emblématique de la lutte contre le despotisme de la monarchie marocaine ont eu lieu au cimetière juif de Casablanca. André Azoulay, conseiller d’Hassan II et de Mohammed VI, y a assisté. La présence de ce dernier ne manque pas de susciter la surprise. La vie politique marocaine a été traversée par une opposition entre ces deux Juifs au parcours si différent. Pour mieux saisir cet antagonisme, on peut reprendre comme grille de lecture la dichotomie « paria/parvenu » établie jadis par Hannah Arendt pour envisager le rapport des Juifs à la modernité au début du 20e siècle. La figure du « parvenu » serait représentée par André Azoulay. Il s’est enrichi et a gagné sa respectabilité en veillant à se plier aux normes sociales dominantes. L’ascension sociale lui a permis d’atteindre le sommet en devenant le conseiller personnel du Roi. Ce rôle n’a rien d’inédit dans l’histoire juive; de nombreux sultans ou califes ont régné en s’appuyant sur des conseillers juifs.
Le « paria » quant à lui, incarné par Abraham Serfaty, n’a jamais accepté de jouer le rôle du « parvenu ». Il a préféré s’en tenir à un ensemble de qualités qui ont fait sa richesse et sa grandeur. Hannah Arendt les a d’ailleurs énumérées : « une sensibilité extraordinaire pour les injustices, une générosité et une grande absence de préjugés ». Ces qualités sont précisément à l’origine de l’adhésion d’Abraham Serfaty au communisme. Idéologie qui lui a permis de donner une perspective organisée à sa révolte contre l’ordre établi.
Leur chemin se sépare aussi dans leur rapport à Israël. Abraham Serfaty a constamment exprimé son hostilité au sionisme. A ses yeux, ce mouvement national juif n’était que l’expression d’une idéologie raciste. Jusqu’à sa mort, il n’envisagera Israël que sous cet angle. Quant à André Azoulay, il a fait un autre choix, plus nuancé, plus juste. Il n’a jamais succombé à l’antisionisme outrancier d’Abraham Serfaty alors que sa fonction de conseiller du Roi du Maroc l’aurait amené à se conforter dans l’hostilité à Israël que manifeste la rue arabe. Bien au contraire, il a toujours soutenu l’existence d’Israël, tout en se montrant solidaire de la cause palestinienne. Homme de paix et de bonne volonté sur la scène internationale, André Azoulay a effectivement organisé de nombreuses rencontres secrètes entre Israéliens et Palestiniens. Voilà donc un paradoxe intéressant : le conseiller d’une monarchie conservatrice et autoritaire soutient le combat mené par la gauche et l’extrême gauche israélienne, alors qu’Abraham Serfaty, le militant admirable de la démocratisation du Maroc, s’est accroché toute sa vie à la réprobation d’Israël, se privant ainsi de tout contact avec le moteur du camp de la paix israélien, la gauche sioniste !
Si seulement André Azoulay avait eu la même audace face à la politique interne marocaine, et si Abraham Serfaty avait pu consacrer son courage à rapprocher Israéliens et Palestiniens… Telle est sûrement la pensée qui traverse l’esprit de nombreux Juifs de gauche attachés à Israël lorsqu’ils songent à ces deux personnalités.
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