Le centre de gravité de la vie politique israélienne s’est à nouveau déplacé vers l’extrême droite. Le ralliement à la majorité parlementaire des 11 députés de la formation nationale-populiste Israel Beitenou, et l’entrée au gouvernement de son chef, Avigdor Lieberman, en qualité de vice-Premier ministre chargé des Affaires stratégiques -portefeuille créé de toutes pièces- hypothèquent très lourdement la crédibilité de l’équipe d’Ehoud Olmert.
Sortie très affaiblie de son épouvantable gestion de la guerre du Liban, éclaboussée par les affaires de moeurs et les scandales financiers, la coalition actuelle a non seulement épuisé, avec une rapidité exceptionnelle, l’important capital de sympathie dont elle bénéficiait en début de législature, mais elle a surtout ravi sa souveraineté à l’électorat qui l’avait portée au pouvoir.
En effet, le programme-cadre de Kadima et d’Avoda avait vu le jour grâce à l’accord des protagonistes sur l’urgence de la poursuite du processus de retrait des territoires palestiniens, la reprise des négociations avec Mahmoud Abbas -doit-on rappeler la rencontre préélectorale entre Amir Peretz et le Président de l’Autorité palestinienne ou l’engagement en ce sens du Premier ministre israélien lors de sa visite officielle en France?- et la réduction des inégalités sociales. Que reste-t-il de tout cela aujourd’hui? Pas grand-chose, à vrai dire. Ehoud Olmert, Shimon Peres et Amir Peretz ont fait la démonstration de leur profonde incapacité à se comporter en hommes d’Etat, et ont, une fois de plus, privilégié leur goût immodéré du pouvoir au détriment de l’intérêt national, bafouant le principe même du respect du contrat électif. Si l’on comprend volontiers les raisons de la manoeuvre visant à affermir l’assise du gouvernement afin que d’éventuelles défections de parlementaires révulsés ne mettent la majorité en péril, on voit mal ce qu’y gagne le pays.
Plus qu’un signal politique, la cohabitation des Travaillistes, des centristes et des populistes est l’indice supplémentaire de la grave crise morale que traversent les responsables publics, incapables de renouveler les usages de leur classe dirigeante et de conduire une action dépassant la volonté de conserver le pouvoir par simple ambition individuelle. Bien entendu, ce mal est loin d’être typiquement israélien -on assiste depuis plusieurs décennies en Europe à un phénomène analogue-, mais dans un Moyen-Orient de plus en plus instable, l’Etat hébreu, en raison de sa situation particulièrement préoccupante, ne peut s’offrir ce luxe très longtemps. Les calculs et les louvoiements tactiques de basse politique ne font illusion qu’un temps. La réforme des relations de l’Etat d’Israël avec le monde arabe, et plus largement, avec l’espace musulman, relève d’une impérieuse nécessité, sous peine d’exposer Jérusalem à une menace grandissante que ses capacités dissuasives ne parviennent plus à elles seules à contenir.
Nomination inopportune
Pour l’heure, le futur se conjugue au passé. On se souvient, en effet, qu’Ariel Sharon avait limogé Avigdor Lieberman en 2004, en raison précisément de l’hostilité de ce dernier au retrait israélien de la bande de Gaza. La conversion de l’ancien Premier ministre au réalisme et à la partition territoriale, sur laquelle avait surfé Ehoud Olmert durant la campagne électorale, semble aujourd’hui bien loin. Faut-il rappeler que Lieberman est un ethno-nationaliste convaincu, qui prône notamment l’expulsion des populations arabes israéliennes vers les territoires palestiniens? Faut-il souligner que son parti, comme toutes les formations analogues en Europe, prétend défendre les plus précarisés alors qu’il préconise simultanément la diminution des transferts sociaux? Faut-il répéter qu’il est un ardent défenseur de la colonisation et qu’il s’est violemment opposé aux trop rares démantèlements des implantations initiés par Ariel Sharon et son successeur, lequel vient paradoxalement de l’inviter à siéger à ses côtés?
Pour sortir de l’enlisement qui perdure, Israël a autant besoin d’une armée que d’une diplomatie fortes. Et l’ancrage au centre-gauche du duo Olmert-Peretz laissait supposer que l’alliage gouvernemental disposait d’une volonté politique commune suffisante pour faire appel à l’une et à l’autre. Or, quelques mois et une guerre plus tard, l’arrivée de Lieberman démontre que c’est exactement la stratégie contraire qui a emporté l’adhésion du tandem. Et ce ne sont pas les protestations courageuses d’Ofir Pinès-Paz, ministre démissionnaire de la Culture, qui dissuaderont les ténors du gouvernement de maintenir le cap.
Outre les thèses nauséabondes que le nouveau vice-Premier ministre défend, on est également en droit de douter très sérieusement de l’opportunité de sa nomination. Au moment où il est urgent de renouer le dialogue avec les Palestiniens et les partenaires arabes de la région, qui ont au moins autant de bonnes raisons qu’Israël de se méfier de l’hégémonie iranienne -les pays de la Péninsule arabique ne cachent pas leurs vives préoccupations, l’Egypte, et dans une moindre mesure la Syrie, redoutent également la montée en puissance du régime de Téhéran en raison de ses liens avec les organisations islamistes-, le raidissement de Jérusalem est pour le moins maladroit.
Certes, on ne peut pas nier la hausse de popularité d’Israel Beitenou au sein de la société israélienne, qui a très légitimement peur de l’avenir. Mais si le repli ethno-nationaliste d’Avigdor Lieberman est la seule réponse politique d’Ehoud Olmert à l’influence croissante de l’Iran, au renforcement des groupes terroristes, aux attentats et aux tirs de missiles, celle-ci suffit à susciter un motif d’inquiétude supplémentaire…