Le Président du Consistoire se trompe. L’antisémitisme est un grand danger !

Dans un entretien accordé au journal Le Soir du 26 juin 2015*, le nouveau Président du Consistoire, Philippe Markiewicz relativise et minimise l’antisémitisme que subissent les Juifs de Belgique depuis plusieurs années. Des propos inacceptables pour un responsable communautaire.

Les présidents du Consistoire central israélite de Belgique ont toujours pris soin de limiter leur parole publique à des problématiques exclusivement liées à l’exercice temporel du culte israélite pour lequel ils sont légalement compétents. Voici donc une règle bien acceptée de tous que vient d’enfreindre Philippe Markiewicz, nommé président du Consistoire en avril dernier, en se répandant en propos aussi irresponsables qu’inquiétants dans les colonnes du Soir du 26 juin 2015.

Non content de relativiser et de minimiser l’antisémitisme auquel sont confrontés les Juifs de Belgique, Philippe Markiewicz prétend que l’augmentation de ce phénomène n’est que la conséquence de progrès technologiques qui permettent de mieux l’observer et le répercuter que par le passé !

Il ignore sûrement que des chercheurs (historiens, politologues et sociologues) et des juristes mesurent et analysent l’antisémitisme sans avoir attendu l’apparition d’internet, du courrier électronique et des réseaux sociaux. Tous ces spécialistes reconnaissent unanimement que nous sommes aujourd’hui les témoins de la résurgence de l’antisémitisme dont ils suivent les mutations les plus paradoxales. Et la tuerie antisémite du Musée juif de Belgique en fut son expression la plus paroxystique.

« Le grand danger d’aujourd’hui, c’est le terrorisme, pas l’antisémitisme », scande Philippe Markiewicz. Il pourrait s’interroger ne serait-ce qu’une seconde sur les raisons pour lesquelles des policiers et des militaires surveillent sa synagogue de la Rue de la Régence et le siège de l’institution qu’il préside. Pourrait-il aussi nous dire pourquoi les bâtiments des institutions juives (écoles, centres communautaires, mouvements de jeunesse, etc.) nécessitent ce type de protection ? Il se gardera bien de demander le retrait de ce dispositif mis en place sur ordre du ministère de l’Intérieur. Quand on lit les propos de Philippe Markiewicz, il ne faut jamais perdre de vue qu’il est également responsable du Bureau exécutif de sécurité communautaire (BESC) !

Son constat est faux. C’est le terrorisme qui est la conséquence de l’antisémitisme, et non pas l’inverse. C’est la raison pour laquelle il est un danger grave. Tous les actes de terrorisme contre des cibles juives (Toulouse, Bruxelles, Paris, Copenhague) ont été commis par de jeunes européens musulmans dont la plongée dans le fanatisme religieux se nourrit sans cesse de l’antisémitisme le plus virulent. Tant dans des prêches d’imams salafistes que sur des sites internet ou des réseaux sociaux, l’antisémitisme religieux se mêle aux préjugés antisémites européens et aux théories complotistes les plus extravagantes. Ce phénomène que Philippe Markiewicz ne considère pas comme un grand danger est en réalité le fondement essentiel de ceux qui répandent la mort au nom de l’islam.

« Mais il ne faut pas surdimensionner les problèmes », insiste à juste titre Philippe Markiewicz. Mais en expliquant que le grand danger n’est pas l’antisémitisme, il relativise et minimise la recrudescence de l’antisémitisme en Belgique qu’aucun observateur sérieux ne conteste. Et les violences antisémites, tant verbales que physiques, constituent une réalité sociale que personne ne nie, et ce, même s’il est vrai que la Belgique et ses autorités ne sont pas antisémites.

Même l’école officielle, espace sanctuarisé où les élèves peuvent apprendre ensemble en dépit de leurs origines sociales, culturelles et religieuses, n’est pas à l’abri de la libération de la parole antisémite et des préjugés qui la nourrissent. Avec notre programme d’éducation à la citoyenneté et à la tolérance (La Haine, je dis non !) dans les écoles de la Fédération Wallonie-Bruxelles, notre organisation, le CCLJ, est bien placée pour évoquer cette triste réalité. Et que dire des difficultés que notre équipe en charge de ce programme soutenu par la Fédération Wallonie-Bruxelles rencontre lorsqu’elle aborde la Shoah avec des élèves d’origine musulmane. Sale juif, juif ou yahoud sont des insultes courantes que des enfants musulmans utilisent même en absence de tout juif. Nous ne pouvons pas non plus passer sous silence l’exode silencieux, mais réel des élèves juifs de certaines écoles officielles de Bruxelles.

Dans ce contexte, nous comprenons que les Juifs de Belgique se posent des questions sur leur avenir en Belgique, pays qu’ils aiment et qu’ils ne veulent pas quitter. Contrairement à ce que prétend Philippe Markiewicz, il est de la responsabilité et du devoir de tout responsable communautaire juif d’attirer l’attention de l’opinion publique, des médias et des autorités compétentes sur la recrudescence de l’antisémitisme et de l’inquiétude, voire la peur des Juifs.

Et les Juifs se posent les mêmes questions dans tous les pays européens gangrénés par l’antisémitisme.

« En augmentant les craintes de la communauté juive, on pousse cette communauté à se replier. C’est irresponsable. A notre époque, il faut au contraire multiplier les ponts et travailler contre les replis », poursuit Philippe Markiewicz. Mais en sensibilisant la société dans son ensemble à la réalité de l’antisémitisme en Belgique, nous n’augmentons ni les craintes de la communauté juive ni le repli de celle-ci.

Avec de telles déclarations, Philippe Markiewicz est en train de faire porter la responsabilité des problèmes que rencontrent les Juifs de Belgique à ceux qui ont pris leur responsabilité en assumant leur rôle d’avertisseurs d’incendie. Et s’il y a bien à Bruxelles une communauté qui s’investit activement dans le dialogue, qui multiplie les initiatives de rencontre, bref une communauté ouverte à l’altérité, c’est bien la communauté juive et ses diverses institutions religieuses ou laïques. Prenons un seul exemple pour s’en convaincre : c’est Regards, le mensuel du CCLJ, qui fut le premier organe de presse à s’intéresser à la pièce de théâtre Djihad, mise en scène et interprétée par Ismaël Saïdi, bien avant qu’elle soit décrétée d’utilité publique par la Fédération Wallonie-Bruxelles et qu’elle soit largement représentée devant un public scolaire de la capitale afin de prévenir la montée du radicalisme. C’est évidemment dans l’auditorium du CCLJ que cette pièce a été jouée devant une salle remplie à craquer dans un climat fraternel ouvert au dialogue et à l’ouverture.

Quand nous choisissons la voie nécessaire du dialogue, nous sommes pleinement conscients qu’il doit être franc, sincère et honnête. Si ce dialogue se fonde sur un déni de réalité, il ne fait que nourrir des illusions. Il ne s’agit pas d’un conflit entre deux communautés où les torts sont partagés. Peut-on d’ailleurs parler de conflit lorsqu’une seule des deux parties est soumise à des violences ? Et contrairement à ce que certains pyromanes laissent entendre, les Juifs de Belgique ne sont pas responsables du racisme ainsi que de tous les maux que subissent les musulmans de Belgique.

Si le Président du Consistoire central israélite de Belgique entend user de la légitimité que lui confère sa fonction pour prendre part au débat, il doit impérativement prendre en considération la réalité que vivent ses coreligionnaires aussi désireux que lui de rester en Belgique et ne pas tenir des propos décrédibilisant la mobilisation de la société contre la menace antisémite.

* Philippe Markiewicz: « Le grand danger, c’est le terrorisme, pas l’antisémitisme ! »

]]>