Le rabbin Malinsky, l’homme le plus intelligent du monde ?

Qu’ont en commun une députée N-VA, un journaliste sportif, un cycliste professionnel, un ministre à la coopération au développement, une chanteuse punk, une présentatrice TV ou encore un rabbin anversois ?

Vous ne trouvez pas ? Je vais vous aider. Tous participent cette année à la treizième édition de l’émission télévisée culte en Flandre « de slimste mens ter wereld » autrement dit, l’Homme le plus intelligent du Monde (oui vous avez bien lu du monde, ter wereld, du monde).

Cette émission incontournable au nord du pays et presque inconnue au sud a pour de nombreux observateurs joué un rôle non négligeable dans l’ascension irrésistible de la N-VA et de son président Bart De Wever.

Un petit retour en arrière s’impose. Après une première participation en 2006-2007 dans laquelle sa participation aura été aussi brève qu’inaperçue, Bart De Wever repart à l’assaut de l’émission deux années plus tard. Cette fois, il parvient à se maintenir durant neuf émissions consécutives, une grande performance, et une des plus longues séries de l’histoire du jeu. En dehors de la culture générale du déjà alors grand homme de la petite N-VA, ce qui saute aux yeux des nombreux téléspectateurs est son grand sens de l’humour et sa répartie permettant à la Flandre de se familiariser avec le bonhomme.

La suite, nous la connaissons tous, des victoires électorales qui se succèdent, l’accession au gouvernement flamand, au mayorat d’Anvers, au gouvernement fédéral et au statut du plus grand parti du Royaume.

Mais en quoi consiste exactement ce jeu télévisé ? Je m’efforcerai d’en exposer le déroulement pour les non-initiés francophones. Du lundi au jeudi, trois candidats s’affrontent durant une heure. La particularité du quizz est que l’accent est mis sur les associations d’idées, qui vont au-delà de la culture générale au sens strict. Les points engrangés en cas de bonnes réponses le sont sous forme de secondes. Le candidat qui a la fin du quizz a le plus de secondes l’emporte. Les deux autres s’affrontent alors pour rester dans la course et il n’est ici plus question de remporter du temps, mais de faire baisser le temps de l’autre par des bonnes réponses. Le premier qui voit son temps arriver à zéro perd et qualifie l’autre pour l’émission du lendemain en compagnie du gagnant du quizz.

Le tout est animé par le réalisateur Erik Van Looy, connu pour ses films Loft et De Zaak Alzheimer, flanqué d’un binôme de comédiens-jury, dont le but est de rebondir avec humour sur les réponses des uns et des autres.

Cette semaine, c’est au tour d’Aaron Malinsky, un rabbin anversois et professeur à l’Université d’Anvers, de montrer au monde entier, bref à la Flandre, l’étendue de sa culture. Dès le début, le rabbin avoue ne pas connaitre exactement le déroulement de l’émission, ne possédant lui-même pas de TV. Il déclare avoir accepté l’invitation parce qu’elle entre dans sa volonté de mise en place d’un dialogue interconfessionnel.

Ses adversaires du soir sont Tom Waes, un acteur, réalisateur et présentateur flamand, qui en est à sa huitième participation consécutive et Jan Bakelandts, un cycliste professionnel ayant notamment remporté une étape du Tour de France en 2013.

Le jury du soir est composé du caricaturiste Jeroom et l’actrice Ruth Beeckmans. Dès l’entame du quizz, le caricaturiste s’étonne de retrouver le rabbin dans les studios car « les Juifs se sont perdus 40 ans durant dans le désert, que le sens de l’orientation leur fait donc défaut », et déclenche l’hilarité générale de la salle. Par ailleurs, on observe la méconnaissance des Juifs dans l’espace flamand (en irait-il autrement en Belgique francophone ?) lorsque le rabbin explique « être marié avec deux » et que, avant qu’il n’ait pu poursuivre avec « enfants », le présentateur lui demande si la polygamie est autorisée dans le Judaïsme !

Quant au quizz, Malinsky ne s’en sort pas trop mal, rivalisant avec ses deux adversaires du soir en faisant également preuve de beaucoup d’esprit. Le caricaturiste, quant à lui, porte ce soir-là très bien son nom, caricaturant à outrance et faisant part de son humour plus que limite. Ainsi, il raconte avoir eu, dans sa jeunesse, une amoureuse juive très douée en pijpenkrullen, les pijpenkrullen étant les papillotes des orthodoxes juifs et pijpen faisant référence aux fellations. La salle rit, Malinsky moins, et demande « de pouvoir repasser au quizz ».

Une fois n’est pas coutume, Tom Waes remporte le jeu. La dernière phase oppose donc le cycliste au rabbin. Contre toute attente, Aaron Malinsky s’impose sur le fil et se qualifie pour l’émission du lendemain.

Le lendemain, le rabbin et Tom Waes sont rejoints par l’actrice et chanteuse blonde (ça a son importance apparemment) Eline De Munck. Le jury du soir se compose lui des comédiens Philippe Geubels (ça ne s’invente pas) et Stefaan Degand.

Très rapidement, le rabbin se fait distancer. Philippe Geubels soulève le paradoxe de trouver un Geubels et un Juif sur le même plateau, alterne entre humour facile par rapport aux blondes et aux Juifs. Par exemple, s’adressant au rabbin, il lui indique avoir une montre en or qu’il veut faire expertiser.

Par la suite, lors d’une question portant sur la série Beverly Hills, le rabbin sans TV indique connaitre la réponse du fait de la confession juive du réalisateur, ce à quoi le présentateur répond très sérieusement « de toute façon, tous les réalisateurs et producteurs sont juifs, non ? ». Aucune réaction dans le studio. Le rabbin ne parvient plus à combler son retard dans les épreuves suivantes. Tom Waes remporte la finale. Après deux émissions, le rabbin Malinsky est donc renvoyé chez lui, perdant par conséquent l’occasion d’être sacré Homme le plus intelligent du monde.

Au final, à la lumière de ces deux émissions, on est envahi par un sentiment désagréable. Là où on aurait pu espérer que la participation du rabbin permette de faire découvrir la communauté juive du nord du pays en prime time –ce qui est capital vu l’impact des médias sur la représentation que le public se fait des groupes minoritaires–, on se rend surtout compte que ce sont les vieux stéréotypes habituels qui ont eu la part belle.

C’est d’autant plus préjudiciable que les médias devraient justement jouer un rôle dans le renforcement de la cohésion sociale. Si la multiculturalité de notre société doit apparaître dans les médias, cela doit se faire par la déconstruction des stéréotypes et non par leur renforcement. Le vivre-ensemble est à ce prix et De slimste mens ter wereld pourrait contribuer à un monde plus intelligent pour l’Homme.

]]>