Le racisme anti-blanc, un concept ambigu

Le 26 octobre 2012, la Ligue internationale contre le racisme et l’antisémitisme (LICRA) s’est constituée partie civile au procès d’un homme poursuivi pour violences, commises avec la circonstance aggravante d’injure raciale anti-blanc. Cette affaire renvoyée au 26 avril 2013 relance la polémique sur le concept de « racisme anti-blanc ». Macha Pariente, responsable juridique de la LICRA, et Benjamin Abtan, président du European Grassroots Antiracist Movement (EGAM), confrontent leur point de vue.

Qu’entendez-vous par racisme anti-blanc ?

Macha Pariente : Il s’agit d’une véritable forme de racisme qui s’exprime par la haine de l’autre en raison de la couleur de la peau de la victime. La victime est donc attaquée non pas pour ce qu’elle a fait, mais bien pour ce qu’elle est. Le racisme anti-blanc s’exprime essentiellement à travers des propos haineux ou des agressions physiques. Aucun cas de discrimination n’a été signalé. L’intention pénale raciste est l’élément essentiel que nous retenons pour apprécier ce type de racisme et non pas la couleur de peau ni l’origine de l’auteur de l’acte ou du propos en question. De toute manière, nous agissons au cas par cas et nous faisons preuve d’une vigilance particulière avant de nous constituer partie civile.

Benjamin Abtan : Il est clair que le racismeest une manière de penser qui n’est pas déterminée par la couleur de la peau ni par l’origine de ses auteurs. N’importe qui peut véhiculer des préjugés racistes ou antisémites, tout comme n’importe qui peut tenir des propos racistes. Tout cela me semble évident. Mais avec le racisme anti-blanc, on s’éloigne de ce constat évident, car on est face à un concept politique douteux forgé par le Front national depuis plusieurs années pour semer la confusion.

Vous contestez donc le recours au concept de racisme anti-blanc ?

B. Abtan : Oui, car lorsqu’on se penche sur les différentes affaires auxquelles on veut coller l’étiquette racisme anti-blanc, on s’aperçoit qu’il s’agit en réalité de réactions hostiles et violentes à des mécanismes de domination que subissent les populations originaires des anciennes colonies françaises. Ces réactions sont condamnables comme n’importe quelle agression ou insulte. Mais en termes d’analyse politique, on ne peut pas ranger ces réactions dans la catégorie ambigüe de racisme anti-blanc, car on glisse tout de suite vers le déni et l’inversion des mécanismes de domination. Et on le voit, pour les tenants de ce concept, il s’agit bien d’imposer à nouveau une domination sur les populations issues des anciennes colonies françaises, qu’elles soient arabes ou africaines. Affirmer que les Français sont aujourd’hui dominés racialement par des populations qu’ils dominaient auparavant est non seulement une négation de l’histoire, mais aussi un renversement des mécanismes de domination encore en place aujourd’hui.

M. Pariente : Nous sommes conscients que la notion de racisme anti-blanc ne fait pas l’unanimité au sein du mouvement antiraciste. Je tiens à rappeler qu’à la LICRA, nous avons même connu une évolution sur cette notion suite à de nombreux débats. Nous considérions auparavant que le racisme ne visait que les groupes minoritaires. Pourquoi avons-nous modifié notre position ? Les faits nous ont rattrapés et il nous apparaissait donc indispensable de prendre en considération le racisme anti-blanc. Les affaires qui nous ont été soumises et, surtout, les témoignages des victimes nous ont incitésà revoir notre position. Nous avons clairement observé une transformation inquiétante de la société que nous ne pouvions plus ignorer. La haine de l’autre revient systématiquement dans ces affaires. Il n’empêche que nous comprenons bien les réticences d’autres associations antiracistes en raison de la récupération et de l’exploitation de cette forme de racisme par les mouvements d’extrême droite. Il faut malgré tout admettre que ces affaires de racisme anti-blanc sont très rares, même si les mouvements d’extrême droite ne cessent de les dénoncer.Lorsque nous leur demandons de nous communiquer un dossier concernant les faits en question, ils n’ont absolument rien à nous soumettre.

Placez-vous le racisme anti-blanc sur le même plan que le racisme à l’égard des noirs et des Arabes ?

M. Pariente : Oui, parce que nous ne voulons pas établir la moindre hiérarchie entre les différentes formes de racisme. On nous pose souvent cette question en ce qui concerne nos initiales « LICRA ». Tout comme nous refusons d’établir la moindre hiérarchie entre l’antisémitisme et le racisme, on ne fait pas de distinction entre racisme anti-blanc et racisme à l’égard des noirs ou des Arabes. Je répète toutefoisque nous nous montrons extrêmement vigilants face aux cas de racisme anti-blanc qu’on nous soumet. Je reconnais sans peine que cette forme de racisme est beaucoup plus rare dans la mesure où les blancs ne forment pas une minorité en France.

B. Abtan : On ne peut pas les placer sur le même plan. Quand on parle d’un concept politique comme le racisme anti-blanc, il faut bien être conscient qu’il renvoie à une logique politique drainée par l’extrême droite. Il me semble important d’établir des différences conceptuelles claires pour éviter de reproduire ce type de logique. Pour ce faire, il faut se livrer à un travail pédagogique et bien cerner les enjeux auxquels la société est confrontée.Et l’enjeu majeuraujourd’hui n’est absolument pas celui du fantasme d’une domination raciale des enfants des anciens colonisés sur les enfants des colonisateurs. Le véritable combat de l’antiracisme se situe dans la lutte contre les inégalités et les discriminations. En se focalisant sur un concept aussi douteux que le racisme anti-blanc, on crée une confusion inutile alors qu’il s’agit précisément de faire preuve de clarté.

Le recours à un concept moins ambigu aurait-il été plus approprié ?

M. Pariente : J’en doute. Il est très difficilede forger des nouveaux concepts, car bien souvent ils sont impropres. L’exemple de l’islamophobie illustre parfaitement ce problème. L’islamophobie se rapporte à la haine d’une religion. Or, la législation antiraciste ne protège que les personnes. C’est la raison pour laquelle nous ne cherchons pas à créer un nouveau concept pour qualifier ce phénomène de racisme à l’égard des blancs. Les concepts nous importent peu et c’est essentiellement l’intention pénale qui nous intéresse dans cette problématique. Nous envisageons l’acte et non pas un concept. Quant à ceux qui affirment que nous faisons le jeu de l’extrême droite, je réponds que nous ne faisons le jeu que de la victime en l’accompagnant et en l’aidant judiciairement.

B. Abtan : On voit bien que ce concept de racisme anti-blanc est problématique. Il n’est utilisé par l’extrême droite française que pour s’en prendre à nouveau aux noirs ou aux Arabes. On ne peut donc insérer la lutte contre le racisme anti-blanc dans le cadre du combat antiraciste. Si l’extrême droite s’était investie dans la lutte antiraciste, on le saurait depuis longtemps. Elle utilise le terme « racisme » en sachant bien qu’il a une emprise positive sur la société. Elle retourne ensuite le racisme contre des catégories de population qu’elle cherche à dominer et à discriminer. Il ne faut pas être dupe de cette manipulation. Les tenants de l’extrême droite ne sont pas des combattants antiracistes, mais plutôt des combattants racistes.

Macha Pariente est responsable du service juridique de la Ligue internationale contre le racisme et l’antisémitisme (LICRA) depuis 2008. Docteure en droit, elle a consacré sa thèse de doctorat à la problématique de la réparation des victimes de violations des droits de l’homme à partir du précédent des demandes de réparation des victimes de la Shoah. Titulaire du certificat d’aptitude à la profession d’avocat, elle est membre du Barreau de Paris.

Benjamin Abtan préside le European Grassroots Antiracist Movement (EGAM),fondé en novembre 2010 à Paris et aujourd’hui présent dans plus de 30 pays à travers toute l’Europe. Membre du Bureau national de SOS Racisme, Benjamin Abtan est en charge des relations internationales. Il a présidé l’Union des étudiants juifs de France (UEJF) de 2005 à 2007. Entre 2009 et 2010, il a exercé la fonction de conseiller politique auprès de Bernard Kouchner sur les droits de l’homme et la société civile, en particulier en ce qui concerne la Géorgie et la reprise des relations diplomatiques avec le Rwanda. En 2005, il a coécrit Rwanda, pour un dialogue des mémoires ! (éd. Albin Michel). 

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