La victoire du Hamas dans les territoires palestiniens hypothèque lourdement, et pour plusieurs années au moins, les chances de résoudre enfin le contentieux israélo-palestinien dans le cadre de pourparlers bilatéraux. Au moment où la partie israélienne semblait à nouveau prête à reprendre le chemin de la négociation, on a le sentiment que l’arrivée aux affaires du mouvement islamiste marque, hélas, le début d’une nouvelle période de stagnation, voire de confrontation ouverte. Si la manifestation publique de cet ancrage dans l’islamisme, indéniablement exprimée par les résultats électoraux, est relativement neuve pour les Palestiniens, de confessions musulmane et chrétienne, aux institutions et aux élites inscrites dans une approche politique traditionnellement laïque, elle expose cependant en pleine lumière l’évolution souterraine et peu visible des structures sociales que la présence du Fatah -laïque- au sein des principales instances officielles occultait.
Le Hamas a en effet su tirer avantage du faible développement de la société civile -entravé par la corruption, le clientélisme et l’occupation-, pour instaurer une véritable économie sociale de substitution, récupérant ainsi à son profit la désespérance et le désarroi, mais aussi la violence et la vindicte populaire. La formation terroriste préconise toujours la destruction de l’Etat d’Israël et elle a fait savoir, après l’élection, qu’elle ne voyait pas de raison d’amender sa charte fondatrice. A ses yeux, cependant, la lutte armée contre «l’entité sioniste» n’est que l’un des nombreux moyens pour parvenir à son objectif final : l’islamisation de la société palestinienne.
S’il faut évidemment prendre soin de distinguer l’islamisme de l’islam, il convient cependant de s’interroger sur le succès croissant rencontré par les thèses intégristes. Alors que de nombreux observateurs affirment que le contentieux israélo-palestinien serait la cause de la victoire du Hamas, il est nécessaire de rappeler que des foyers importants de l’islamisme politique se sont notamment développés en Egypte, en Jordanie, au Yémen ou en Arabie Saoudite, pays qui sont étrangers au problème israélo-palestinien. Si l’exclusion sociale favorise l’adhésion électorale à des systèmes idéologiques de repli, elle n’en est cependant pas la cause unique. La majorité des terroristes responsables des attaques du 11 septembre, par exemple, étaient issus de milieux saoudiens particulièrement aisés. Le wahhabisme dont ils se réclamaient, comme la plupart des mouvements radicaux musulmans, est né au XVIIIe siècle, il est donc totalement étranger au conflit israélo-palestinien.
Une fausse polarisation des antagonismes
On assiste à un effet de symétrie saisissant entre les formations islamistes et l’extrême droite, qui défendent toutes deux une vision unifiée et monolithique de la «nation». C’est bien là que réside la véritable matrice de violence, qui confond les principes gouvernant la réalité et l’imaginaire. Le phénomène qui est en train de voir le jour, que traduit l’avancée des extrémismes, vise précisément à nier le pluralisme à l’oeuvre dans la constitution de toute réalité sociale, pour substituer à celle-ci une image fantasmatique et archétypale.
L’extrême droite utilise paradoxalement cette même conception biaisée à l’encontre de l’islam, qui vise à stigmatiser le monde musulman, présenté comme une puissance unique et organisée, en le réduisant à ses seuls mouvements radicaux. Au fond, une fois encore, les extrémismes renforcent mutuellement leurs intérêts respectifs. D’autres points de convergence méritent également d’être évoqués : le repli identitaire, la dramaturgie de la lutte des faibles contre les puissants, la supériorité supposée d’une caste sur toutes les autres, la théorie du complot international ourdi par les Juifs contre les nations, le négationnisme ou le mépris d’une société plurielle respectueuse de l’égalité des droits. Tant et si bien que la réelle fracture ne se situe pas aujourd’hui entre l’Occident et l’islam, comme les formations extrémistes tentent de nous le faire croire, mais entre le vivre-ensemble et l’exclusion, le respect des valeurs universelles et leur dénigrement. Ces clivages ne sont ni géographiques, ni cultuels, ils ne séparent pas l’Occident du monde musulman, mais ils opposent, quels que soient le lieu et l’espace culturel, les pragmatiques aux idéologues, et les défenseurs des valeurs démocratiques à leurs détracteurs. Cette ligne de fracture n’est ni une question de drapeau, ni une affaire de foi, mais un combat exclusivement moral, éthique et politique. Et le reste n’est que pure rhétorique.