Une enquête menée en 2014 par l’Israel Democracy Institute s’est intéressée au regard que portent les Israéliens sur les Juifs de diaspora. Si les Israéliens considèrent qu’ils forment une nation à part entière distincte des Juifs de diaspora, cela ne les empêche pas de reconnaître qu’ils partagent avec eux un destin commun.
Tamar Hermann, professeur de sciences politiques à l’Open University d’Israël et directrice scientifique de l’Israel Democracy Institute s’intéresse depuis de nombreuses années à l’opinion publique israélienne. Elle s’est surtout fait connaître par la publication de l’index de la paix mesurant chaque mois l’impact du conflit israélo-palestinien sur l’opinion publique israélienne. Forte de son expérience, elle a dirigé en mai 2014 une enquête* sur le regard que portent les Juifs israéliens sur ceux de diaspora, ainsi que sur la manière avec laquelle les Israéliens envisagent cette relation toute particulière.
Pour 60,5% des personnes interrogées, les Juifs israéliens forment une nation différente des Juifs de diaspora. La souveraineté nationale explique en grande partie cette affirmation. « Les Israéliens vivent dans un Etat-nation juif souverain », précise Tamar Hermann. « Cette particularité les distingue des Juifs de diaspora qu’ils perçoivent comme des minorités religieuses dans leurs pays respectifs. Cette revendication nationale était vivement souhaitée par les Pères fondateurs d’Israël. En procédant à la normalisation des Juifs en Israël, à travers l’accession à la souveraineté nationale, ils se débarrasseraient de leurs attributs diasporiques ». Pour d’autres chercheurs, il ne faut pas voir dans cette réponse l’expression d’une affirmation idéologique. « Je n’y vois pas la volonté idéologique de se détacher des Juifs de diaspora », nuance Simon Epstein, professeur émérite à l’Université hébraïque de Jérusalem et auteur d’une Histoire du peuple juif au 20e siècle (éd. Hachette). « Les Israéliens interrogés réagissent sans trop réfléchir en répondant qu’un Juif de France est français ou qu’un Juif de Belgique est belge. Cette réponse exprime à la fois une acceptation de l’appartenance de ces Juifs aux pays dans lesquels ils vivent, mais aussi une non-compréhension de la spécificité du peuple juif ».
Communauté de destin
L’enquête montre en effet que l’affirmation nationale israélienne n’implique pas de rupture définitive avec les Juifs de diaspora. Ainsi, 61% de Juifs israéliens considèrent qu’ils partagent un destin commun avec les Juifs de diaspora. Cette affirmation nous renvoie directement au concept de communauté de destin chère à la rhétorique sioniste, mais aussi à d’autres courants non sionistes de la première moitié du 20e siècle comme les socialistes du Bund ou les autonomistes juifs du Folkspartei. Il n’y a donc pas de corrélation entre l’affirmation selon laquelle les Israéliens forment une nation distincte et celle selon laquelle ils partagent une communauté de destin avec les Juifs de diaspora.
Interrogés sur la nature du lien avec les Juifs de diaspora (voir graphique), 40% des sondés déclarent que la culture et la tradition juives sont les fondements de cette relation. La religion et la loi juive ne sont invoquées que par 18% des sondés et seuls 13% répondent que l’antisémitisme est l’élément qui unit les Juifs d’Israël et de diaspora. Loin d’y voir une progression de l’identité juive laïque en Israël, Tamar Hermann suggère que cette évolution s’inscrit plutôt dans un processus de renaissance juive au sein de la société israélienne : « Si par le passé, beaucoup d’Israéliens ont pris leur distance par rapport au judaïsme et à la tradition religieuse, on assiste aujourd’hui à une forme de réappropriation du judaïsme. Comme la tradition est la version allégée de la religion, des Juifs non religieux peuvent l’invoquer sans problème. Pour certains, c’est plus superficiel et cela s’exprime par une pratique religieuse “light”, sans pour autant faire d’eux des Juifs tout à fait pratiquants. Ils allument les bougies à Shabbat avant le repas pris en famille, par exemple. Pour d’autres, il s’agit d’étudier la loi juive et la littérature rabbinique dans des centres culturels ou des écoles talmudiques non religieuses. Ce retour au judaïsme se manifeste surtout chez les jeunes ».
Même si cette enquête a été menée bien avant l’opération « Bordure protectrice » de l’été 2014, elle nous apporte un éclairage particulièrement intéressant sur le lien entre la politique du gouvernement israélien et les Juifs de diaspora. Ainsi, 71% des Israéliens répondent que les décisions du gouvernement doivent prendre en considération l’impact qu’elles auront sur la situation des Juifs de diaspora. « Cela montre bien que les Juifs israéliens ne nient pas la Diaspora », commente Tamar Hermann. « En répondant massivement que le gouvernement israélien ne doit pas prendre des décisions risquant de nuire aux Juifs de diaspora, les Israéliens expriment sans ambiguïté leur solidarité à leur égard ».
En revanche, les résultats sont plus partagés lorsqu’on aborde la problématique du processus décisionnel. Pour 51% de Juifs israéliens, le gouvernement doit tenir compte de l’opinion des Juifs de diaspora lorsqu’il prend des décisions importantes, alors que pour 47% des sondés, ce n’est pas nécessaire. « Ce résultat très serré ne me surprend pas », commente Simi Epstein. « Bien qu’Israël ait toujours affirmé que seuls les Juifs vivant en Israël puissent se prononcer sur le destin de ce pays, l’idée de créer en Israël un organe où les Juifs de diaspora et d’Israël pourraient débattre ensemble de problématiques les concernant tous les deux a été lancée par des intellectuels et des politiques israéliens depuis plusieurs années. Cela ne s’est jamais concrétisé en raison de la question insoluble de la représentation des Juifs en diaspora. Mais on sent bien que l’idée de consulter les Juifs de diaspora sur certaines grandes décisions est partagée par une majorité, certes courte, de sondés ».
Vieux schéma sioniste
Pour beaucoup d’Israéliens, la solidarité avec leurs « frères » de diaspora s’exprime encore aujourd’hui en des termes sionistes très classiques. Pour 62% des sondés, Israël doit envoyer des émissaires (shlikhim) dans ces communautés juives pour les aider à s’organiser. La question de la solidarité est également liée à la problématique sécuritaire, dans la mesure où 42% des sondés répondent qu’Israël doit assurer leur sécurité. « Ces réponses reflètent peut-être un vieux schéma sioniste et peuvent paraître surannées, mais l’histoire juive nous enseigne qu’une communauté juive prospère et bien intégrée peut se transformer en communauté en péril », rappelle Simon Epstein. « Sans nécessairement évoquer l’exemple tragique de l’Allemagne des années 30, on peut citer les Juifs d’Argentine qui ont connu des moments difficiles sous la junte militaire dans les années ’70. Le cas des Juifs d’Iran ne doit pas non plus être négligé : formant une communauté riche et millénaire, les Juifs d’Iran ont massivement quitté le pays suite à la chute du Shah en 1978. C’est la raison pour laquelle les Israéliens répondent de cette manière lorsqu’on les interroge sur l’action à mener en faveur des Juifs de diaspora. Ils n’ont pas oublié qu’Israël a mené des actions en faveur de ces communautés ».
Reste la question cruciale de l’alya (immigration en Israël) qui apparaît comme le pilier central du sionisme : 91% des Juifs israéliens répondent que l’alya des Juifs de diaspora est une question importante que le gouvernement israélien doit encore inscrire à son agenda. Faut-il en conclure que les Israéliens sont toujours accrochés à la négation de la diaspora qui ne peut se résoudre que par l’impératif de l’alya ? « Non, pas du tout », répond catégoriquement l’historien Simon Epstein. « L’idéologie sioniste a perdu ses grandes thématiques mobilisatrices. L’alya n’est plus perçue sous l’angle idéologique, même si, comme le montre l’enquête, elle est encore massivement considérée comme une nécessité démographique et économique pour Israël. L’alya conserve donc son importance, mais elle s’est désidéologisée : elle ne s’exprime plus en termes de mépris ou de négation de la vie juive en diaspora. On peut expliquer cette évolution par les bouleversements démographiques juifs. Aujourd’hui, près de 45% de la population juive mondiale est israélienne. Les Israéliens ne sont plus sur la défensive quand on aborde la question de l’alya. Ils l’envisagent plus sereinement que par le passé, lorsque l’urgence et la nécessité les conduisaient à se montrer plus exigeants et à battre le tambour pour que les Juifs de diaspora les rejoignent pour construire, développer et défendre Israël ». Et si l’on ajoute que beaucoup d’Israéliens vivent à l’étranger, on comprend aisément qu’ils finissent par porter un regard moins rigide sur les Juifs de diaspora, même si dans leur immense majorité, les Israéliens voient l’alya comme une bonne chose, mais débarrassée de connotation idéologique. C’est aussi cette posture plus ouverte qui les conduit à maintenir un lien fort avec les Juifs de diaspora.
* Cette enquête a été menée auprès de 477 personnes constituant un échantillon représentatif de la population juive adulte en Israël. La marge d’erreur est de 4,6%.
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