Le retour en grandes pompes de Mein Kampf

8 novembre 1923, en Allemagne. Hitler et ses principaux lieutenants du NSDAP tentent de prendre, par la force, le contrôle de la Bavière. C’est un fiasco. Ce putsch dit « de la Brasserie » est sévèrement réprimé et celui qui n’est pas encore le Führer envoyé en prison. Il y restera cinq ans. En détention, Hitler ne chôme pas.

Du fond de sa cellule, il écrit Mein Kampf (Mon Combat en français), un pavé de plus de 600 pages, en deux tomes, qui dresse un bilan de sa jeune action politique. Par la même occasion, le livre fixe, pour la première fois sur papier, son programme pour les années à venir. Y figurent : l’expression d’une volonté expansionniste, de forts relents revanchistes et, préfigurant la Solution finale, l’objectif clairement annoncé d’exterminer les Juifs et les Tsiganes, tout en créant ce qu’il nomme un « espace vital ». Ainsi, en 1926, tout était déjà écrit noir sur blanc.

En France, il faudra attendre les années 1930 pour lire le livre dans la langue de Molière (en une mauvaise tradition précise le journal Le Monde). Son histoire française est trouble. En 1934, une première édition paraît aux Nouvelles éditions latines, une maison fondée par Fernand Soriot, personnalité proche de l’extrême droite hexagonale condamnée à la privation de ses droits civiques après la Libération… Quelques années plus tard, à l’orée de la Seconde Guerre mondiale, les éditions Fayard republient le texte en l’expurgeant, sous la pression d’Hitler lui-même, de ses passages anti-français. Depuis, le livre circule librement, mais en petites quantités. On peut le trouver dans certaines librairies spécialisées.

Antoine Vitkine avait consacré un documentaire ainsi qu’un livre à Mein Kampf (Mein Kampf. Histoire d’un livre, Flammarion, 2013). D’après ses recherches, le pavé d’Hitler s’écoulerait à 2.500 à 3.000 exemplaires chaque année, sur le sol français. Qui achète donc un tel livre ? Vitkine parle à la fois d’extrémistes et, interrogeant son premier éditeur, tombe sur « [des] curieux, [des] étudiants, [des lycéens, [des] enseignants, [des] historiens, voire [des] des personnes âgées désireuses de lire enfin cet ouvrage dont elles ont tant entendu parler ». Voilà pour l’Histoire et pour les chiffres. Au 31 décembre 2015, Mein Kampf tombera dans le domaine public. Les éditions Fayard préparent d’ailleurs activement une publication scientifique de l’ouvrage, enrichie du commentaire de plusieurs historiens et spécialistes pour la fin de l’année 2016. Est-ce vraiment souhaitable ? On serait tenté de répondre positivement. Pourquoi ? Car à l’heure d’Internet, le livre se trouve d’ores et déjà, et depuis de longues années, en accès libre. Il circule en des volumes certainement beaucoup plus élevés que ses ventes papier (sans compter le best-seller qu’il constitue, selon Antoine Vitkine toujours, dans certains autres pays). Voilà. En 2016, n’importe qui pourra lire et publier Mein Kampf. Dans un monde où la censure est de toute manière détournée, ceux qui veulent comprendre vers quel gouffre la politique d’Hitler a mené choisiront l’édition annotée par Fayard. Les autres ? Eh bien, on serait tenté de dire qu’ils sont irrécupérables…

]]>