Le roi est mort

Les médias israéliens ont surtout dressé un portrait lisse et consensuel d’Ariel Sharon. Pourtant cet ancien Premier ministre à la réputation sulfureuse lègue aux Israéliens une vision d’Israël qui ne laisse pratiquement aucune place à une perspective de paix sérieuse, réelle et rationnelle.

On connait la loi du genre : la disparition d’un grand homme commande une oraison funèbre proportionnelle à la mesure du personnage. Fort de son talent, de son charisme et de son style politique au service de la nation reconnaissante, le rituel qui entoure le mort sied au pouvoir, à l’opinion comme aux médias.
Les médias n’excellent jamais autant que dans l’art de la nécrologie. Alors qu’elle est toujours en retard d’une dépêche qui tombe après la parution du journal, qu’elle plie et qu’elle ploie devant la tyrannie du temps réel que maitrise la Toile, la presse écrite peut, à l’occasion d’un décès, déployer avec faste et sur plusieurs pages la biographie de l’homme mortel que l’on enterre et d’où surgit le mythe qui le fera entrer dans l’Histoire.
Pour le pouvoir, c’est l’occasion de relégitimer le contrat social, surtout par temps de crise, pour rappeler qu’il fut un temps pas si éloigné où le peuple avait la certitude d’être gouverné, dirigé; que quelqu’un, placé à sa tête, pensait à sa place, envers et contre tous ses adversaires, pour le meilleur… et sans le pire. Car aussi libre, critique et insolente qu’elle soit, la presse est comme tétanisée par le grand homme. La mort saisit le vif, et Sharon post-mortem intimide les médias. Ils abandonnent à ses pieds toute la verve, la causticité, la prétention dont ils furent capables autrefois pour jouer sans fausse note la partition de la vénération solennelle. Toutes les vertus sont exaltées et louées à outrance et les défauts sont peints avec tant d’indulgence qu’ils apparaissent comme des vertus déguisées.
La bienveillance et la bienséance imposent que l’on tresse des lauriers au grand homme, que l’on dévoile ses facettes les plus attendrissantes, offrant du géant disparu une image de bonhomie inattendue. Mais fallait-il aller jusqu’à l’autocensure ? Pour être au-dessus du lot, mais pas au-dessus des lois, fallait-il céder à la tentation de faire de Sharon un surhomme, sinon un demi-dieu ? Le portrait lisse, net et sans aspérité permet de resserrer les rangs de l’opinion publique, de ressentir le plébiscite de tous les jours de la nation recueillie. C’était le même Renan qui rappelait que les défaites soudent les peuples entre eux, bien plus que ne le font les victoires. Or, une disparition est toujours un naufrage, surtout lorsque l’agonie s’est prolongée huit longues années et presque jour pour jour.

Une carrière banale et extraordinaire

La carrière de Sharon fut à la fois banale et extraordinaire : il n’est pas le premier homme politique en Israël à avoir embrassé après un long parcours militaire un itinéraire politique hors pair; il ne sera sans doute pas le dernier non plus, même si la race se perd et que les successeurs ne semblent guère de la même trempe. Les généraux désertent aujourd’hui le champ de bataille politique pour se lancer dans l’arène économique à la tête d’une grande entreprise dont on leur confie les rênes.
Le destin de Sharon se prête au genre épique comme au feuilleton : des prouesses militaires à foison, suivies d’une carrière mouvementée en politique, avec des pics majeurs d’hostilité et des retournements imprévus. On peut tourner avec nostalgie les photos couleur sépia de l’album : ici, le combattant, sans foi ni loi, de l’unité d’élite 101 qui parvint à rétablir la dissuasion aux frontières dans les années 1950, manu militari et d’une manière expéditive. Là, Sharon l’Africain qui fut le premier à traverser avec ses compagnons d’armes le canal de Suez pour porter la guerre en Egypte. Parvenu à encercler la IIIe armée égyptienne, devenu une icône avec son pansement autour de la tête, il arracha une reddition de l’adversaire, terminant ainsi par une apothéose de son cru la guerre qui avait commencé avec les sirènes hurlantes dans les rues désertes d’un matin de Kippour 1973.
Son itinéraire politique est à l’image de la différence entre la gauche et la droite israéliennes : les deux, dit-on souvent, font bonnet blanc ou blanc bonnet. Ne sont-elles pas nées du même bois, confrontées aux mêmes défis et en quête de l’intérêt national qui transcende les partis ? Seulement voilà, la droite en fait plus, la droite en fait trop. Elle reproduit avec excès ce que les autres effectuaient avec plus de discrétion, avec moins d’emphase et de panache, sans avoir besoin de gonfler la poitrine. Les travaillistes ont bien commencé l’aventure des implantations, la droite en fera dix fois plus, elle en fera dix fois trop. La gauche a signé le statu quo en matière religieuse, la droite, elle, va le consolider au nom de l’Etat juif.

Le poids des implantations

Alors, quel est le bilan de Sharon ? Pourquoi le chercher dans les derniers mois et les derniers jours de son exercice du pouvoir ? Pourquoi auraient-ils plus de poids et d’impact que tout ce qui a précédé ? Qu’est-ce qu’un héritage, sinon un capital dont les effets et la valeur peuvent encore fructifier demain ? A cet égard, la première guerre du Liban (1982) fut sans doute une erreur, sauf si l’on a de l’histoire une approche dialectique en vertu de laquelle des événements sont capables de produire des effets contraires à ceux qu’avaient pressentis et souhaités leur instigateur. En précipitant le départ d’Arafat de Beyrouth et la fin du Fatahland au Sud-Liban, l’opération « Paix en Galilée » dont Sharon fut l’auteur, le metteur en scène et l’acteur principal, cette guerre a peut-être incité le leader de l’OLP à suivre une voie politique. Mais peut-on évoquer la guerre du Liban sans rappeler Sabra et Chatila, puis la commission Kahane qui a préconisé sa démission ? Si ce n’est donc la guerre du Liban, quelle est l’œuvre accomplie par Sharon qui pèse encore sur la réalité israélienne et palestinienne, et qui entrave le résultat heureux attendu de la négociation ? Et si c’était les implantations ? Sans recourir à cette ritournelle qui en fait l’obstacle à la poursuite de la paix, c’est précisément par les implantations que Sharon persiste et signe encore, qu’il est bel et bien là parmi nous.
Durant la semaine de deuil qui a suivi sa disparition, il était frappant d’entendre ses compagnons de route de toutes les colonies et des avant-postes qu’il a créés faire son éloge, tout en soulignant clairement à quel point ils s’étaient sentis floués par son revirement. Inversement, aucun homme politique et intellectuel de gauche (Zeev Sternhell excepté) n’a osé dénoncer ses méthodes rudes, son népotisme, ses erreurs grossières de stratégie. Sharon fut assurément un valeureux soldat, un homme adorable pour son entourage immédiat. Il avait, dit-on, un humour caustique et une capacité d’autodérision unique, mais nous sommes encore (et toujours) enlisés par les effets de sa vision d’Israël qui ne laisse aucune place à une perspective de paix sérieuse, réelle et rationnelle.
Ce grand homme qui avait son franc-parler et ne supportait nullement la mièvrerie aurait été sans doute excédé par cet excès d’hommage et ces effets de zèle. Si demain Netanyahou venait à signer avec Mahmoud Abbas l’accord-cadre sur lequel planche Kerry avec une ténacité qui en irrite plus d’un en Israël, il est probable qu’il invoquera la mémoire de Sharon pour y gagner en légitimité alors que la démarche n’est pas la même. C’est pourtant simple : si la paix advient, elle ne devra pas grand-chose à Sharon. Et si elle ne vient pas, Sharon aura contribué en son temps et par son action à cet échec. Exit, le désengagement unilatéral

Comme s’il fallait combler le vide créé par sa disparition, on souligne à l’envi l’idée d’une continuité, d’un prolongement, pour ne pas dire d’une résurrection. Un mort d’une telle importance ne peut pas ne pas avoir laissé d’héritage et d’héritier. Mais qui peut bien dire quel est le testament politique de Sharon ? La réponse demeure mystérieuse à jamais, et l’homme a emporté dans sa tombe le secret de la politique qu’il eut menée s’il n’avait été frappé de cette congestion cérébrale qui l’a contraint à achever sa carrière politique d’une manière aussi brutale et subie.
On peut interpréter le désengagement de la bande de Gaza comme le signe d’un revirement. Celui qui avait incarné le grand Israël, en termes de puissance, de sécurité, d’expansion territoriale, faisait machine arrière, comme si le ressort du bulldozer, l’image qui lui avait collé à la peau, s’était cassé. C’est à la faveur de ce retournement que certains ont osé la comparaison avec Rabin. Il est vrai que dans ses derniers discours, et notamment après son départ du Likoud pour fonder le parti Kadima qu’il n’a pas eu le temps de constituer, il invoquait le réalisme et le pragmatisme chers à Rabin comme critères de décision.
Cependant, le désengagement annoncé en 2003 et effectué en 2005 est inséparable d’une autre décision à laquelle il s’est tenu tout aussi fidèlement : le retrait israélien s’est fait sans y associer l’Autorité palestinienne. Le projet de retrait unilatéral était lancé. Il pensait sans doute être en mesure de mener l’idée à son terme. Il pouvait compter sur Georges W. Bush qui était subjugué par la forte personnalité de Sharon. L’opinion israélienne qui, depuis le déclenchement de la seconde intifada, avait perdu toute confiance à l’égard du partenaire palestinien, semblait séduite par une perspective de retrait qui contournait le consentement préalable de l’adversaire. Sharon était un démiurge, et il avait la conviction que s’il ne relevait pas le défi lui-même, ce serait, après lui, le déluge. Seulement voilà, il est parti trop tôt, et du coup, ce scénario est devenu lettre morte : exit, le désengagement unilatéral !

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