Avec une arrogance toute occidentale, on le surnomme « le Schindler japonais » alors qu’il faudrait parler de cet industriel comme du « Sugihara allemand ». Car c’est dès août 1940 que Chiune Sugihara sauva plusieurs milliers de Juifs.
Epoque terrible : Hitler et Staline s’étaient alliés pour dévorer l’Europe. Et voici qu’après avoir arraché un morceau de Finlande, Moscou visait les pays baltes. Précisément là où s’entassaient des milliers de Juifs allemands, autrichiens, cherchant à fuir le continent devenu un piège mortel et à qui nul pays ne voulait accorder un visa d’entrée.
C’est dans ce contexte que, fin 1939, Chiune Sugihara fut nommé consul du Japon en Lituanie. Il avait alors 39 ans et, fait rare au sein d’un peuple alors renommé pour son conformisme, c’était un esprit indépendant. Même s’il suivait le bushido, la voie des Samouraïs, il s’était marié avec une Japonaise chrétienne orthodoxe et s’était converti à cette religion.
A Kaunas, la capitale du pays, ce citoyen d’un Etat allié des nazis fut touché jusqu’à l’âme par le sort des Juifs. Mais comment les aider ? D’autant que l’URSS venait de frapper et fait de la Lituanie une province soviétique. Faute d’Etat, les fonctions diplomatiques de Sugihara allaient donc prendre fin.
C’est le consul des Pays-Bas, Jan Zwartendijk, qui lui fournit la solution : l’île de Curaçao, dans les Antilles néerlandaises ne demandait pas de visa d’entrée. Il rédigea même une note officielle qui l’attestait. (Dans le désordre de l’époque, nul ne remarqua que le document n’avait aucune valeur : la Hollande était occupée par les Allemands depuis trois mois).
Transiter par le Japon ne devrait pas poser de difficultés, se dit Sugihara : son gouvernement avait déclaré en 1938 qu’il traiterait avec humanité les réfugiés juifs. Mais comment les y amener ? Par mer, impossible. Seule était ouverte la route terrestre à travers la Russie, jusqu’à la Mandchourie japonaise.
Contactés, les Soviétiques acceptèrent à condition que les fuyards ne fassent que transiter sur leur sol. Chiune Sugihara demande donc la permission de délivrer des visas. Et se heurta à un refus du Ministère de l’Intérieur : « raisons de sécurité »… Il insista une fois, deux fois. En vain. Alors, il décida de passer outre. Il accorderait les visas quand même.
Pro-nazi mais pas antisémite
Commence alors une folle course contre la montre : Sugihara distribue les premiers sésames le 31 juillet 1940. Le 2 août, ses supérieurs lui ordonnent de quitter le consulat. Le lendemain, les autorités soviétiques font de même. Sugihara fait la sourde oreille et poursuit sa distribution. Très vite, il manque de formulaires. Il les rédige de sa propre main, dix heures par jour.
Il s’acharne ainsi jusqu’au 20 aout. .Contraint de quitter le consulat, il s’installe dans un hôtel et continue. Jusqu’au 31, lorsque les Soviétiques le mettent, quasi de force, dans un train vers Berlin. La légende veut que, jusqu’au moment du départ, Sugihara ait jeté ses précieux laissez-passer par la fenêtre… Au total, il aura délivré 2.000 visas familiaux, sauvant ainsi 6.000 personnes.
A noter que, tout allié des nazis qu’il ait été, le Japon ne céda jamais aux pressions allemandes tendant à lui faire adopter une politique antisémite. Au contraire, le Ministère des Affaires étrangères chargea les employés de son Office du Tourisme de prendre en charge les refugiés juifs qui arrivaient sur le territoire japonais.
Lorsque le Japon attaqua les Etats-Unis en décembre 41, le sort des Juifs se détériora. 30.000 furent envoyés dans un « ghetto » situé dans la ville chinoise de Shanghai. Ils y connurent des conditions de vie souvent très difficiles. Mais ils survécurent.
Chiune Sugihara ne revint dans son pays qu’en 1947. Il fut alors renvoyé par le Ministère des Affaires étrangères. Motif : désobéissance aux ordres reçus alors qu’il était en poste à Kaunas…
Mais, lorsqu’il mourut en 1986, son pays l’avait réhabilité. Israël l’avait nommé « Juste parmi les Nations ». Son nom était honoré au « Shanghai Jewish Refugees Museum ». Et deux musées lui étaient consacrés l’un dans sa ville natale de Yaotsu, l’autre en Lituanie…
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