Les Sénateurs édulcorent la portée du discours historique de notre Premier ministre quant à la responsabilité de l’Etat belge dans la déportation des Juifs.
Jeudi 10 janvier 2013, les membres de la commission des affaires institutionnelles du Sénat ont examiné la proposition de résolution visant à reconnaître la responsabilité des autorités belges dans la persécution des Juifs en Belgique.
Après avoir procédé à l’audition des auteurs du rapport du Centre d’études et de documentation Guerres et sociétés (CEGES) sur les autorités belges et la persécution des Juifs en Belgique durant la Seconde Guerre mondiale, et des représentants des institutions et des associations juives, les membres de cette commission sénatoriale ont adopté une proposition de résolution qui a profondément édulcoré largement la portée de la « Proposition de résolution visant à reconnaître la responsabilité des autorités belges dans la persécution des Juifs en Belgique ». Cette résolution déposée notamment par les sénateurs Mahoux, Brotchi et Morael était pourtant des plus clairs : « La réalité étant la suivante, dans de nombreux pays occupés (le nôtre ne faisant pas exception), les autorités en place ont souvent mené vis-à-vis de l’occupant allemand une politique de collaboration passive, voire active, en ce qui concerne la persécution des Juifs ».
Manifestement, le passé de la Belgique occupée reste « un passé qui n’arrive toujours pas à passer » auprès de certains de nos élus, comme en témoigne l’incroyable amendement adopté, à l’unanimité, sur proposition d’un des derniers thuriféraires de la Belgique de papa, Francis Delperée, vice-président de la commission des Affaires institutionnelles : « Jeudi, c’était l’heure des votes, du texte dont les amendements étaient loin d’être cosmétiques. Comme l’avait souhaité Francis Delpérée (CDH), ce sont bien certaines et pas toutes les autorités belges qui ont donné un coup de pouce aux nazis. C’est loin d’être un détail car à bien des niveaux officiels, il y eut aussi des sauveurs de Juifs » (LLB, 11 janvier 2013).
Comme le reconnaît l’auteur de l’article, Christian Laporte, l’amendement est loin d’être cosmétique, Il remet en cause, en effet, plus de trente années de recherches, augurées en leur temps par Maxime Steinberg, puis poursuivies par le CEGES. Il remet surtout en question le discours historique de notre Premier ministre M. Di Rupo.
Retour sur ce discours historique : « Même si le gouvernement belge a quitté la Belgique pour Londres et s’est rangé dans le camp des alliés. Même si la Belgique était sous régime d’occupation. Même si de très nombreux Belges se sont illustrés par leur courage dans la résistance, en cachant des Juifs ou en sabotant l’action de l’occupant. Il n’en reste pas moins qu’à travers l’implication d’un certain nombre d’autorités, l’Etat belge a adopté une attitude beaucoup trop docile. Il faut le reconnaître officiellement : ces autorités ont mené avec l’occupant allemand dans des domaines cruciaux une collaboration indigne; indigne d’une démocratie, indigne de nos valeurs fondamentales ».
Responsabilité de l’Etat belge
Notre honorable sénateur CDH a joué sur les mots. En effet, lorsque M. Di Rupo dénonce le rôle d’un « certain nombre d’autorités » dans la persécution des Juifs de Belgique, il ne le fait pas pour minimiser le rôle de la Belgique mais, au contraire, pour mieux souligner la pleine responsabilité de « l’Etat belge ».
A cet égard, son discours ne prête pas à la moindre confusion. Revenons sur la clef de son discours : « Cette collaboration a eu des conséquences dramatiques pour la communauté juive. Oui, en prêtant leur concours à l’entreprise d’extermination mise en place par les nazis, ces autorités et ,à travers elles, l’Etat belge, ont manqué à leurs devoirs. Elles se sont rendues complices du crime le plus abominable. Cette faute criminelle restera une tache indélébile dans l’histoire de notre pays. Une tache moralement imprescriptible, une responsabilité ineffaçable. Je ferai tout ce que je peux pour que jamais elle ne tombe dans l’oubli. Je veux, dès maintenant, sur la base des informations avérées que nous possédons, exprimer les regrets et la honte que cette collaboration nous inspire. En tant que Premier ministre du Gouvernement belge, je présente les excuses de la Belgique à la communauté juive, même si les comportements de l’époque sont inexcusables ».
Ainsi, si d’autres autorités jouèrent de la passivité ou de l’indifférence, l’essentiel à retenir est « ces autorités » : celles qui avaient la charge des rouages de notre Etat prêtèrent, bel et bien, main forte aux nazis. « Sans ce registre des Juifs, jamais les arrestations progressives, puis la rafle de septembre 1942 n’auraient eu le même impact à Bruxelles », a reconnu le bourgmestre de la ville, Freddy Thielemans.
Il ne saurait être question de mettre sur un même plan une collaboration institutionnelle (l’Etat belge) et des actes individuels (Justes), à moins d’excuser Vichy du fait de la réalité de la Résistance française. On aura beau jeu de rappeler alors que la France de Vichy sauva bien davantage de Juifs que la Belgique : « seuls » 30% des Juifs de France furent assassinés par les nazis et leurs collaborateurs contre 50% en Belgique. De la même manière, le courage exemplaire de nombreux de nos concitoyens chrétiens ne doit en rien excuser le silence coupable, ici, de l’Eglise institution, là du Palais royal. Ce fut bien les institutions, et notamment « l’Etat belge » (souligné par M. Di Rupo), qui abandonnèrent les Juifs de Belgique et des Belges qui, fort héroïquement, choisirent à titre individuel la Résistance.
Faute majeure
Il serait temps que le président de la communauté israélite de Bruxelles, l’illustre Philippe Markiewicz, le comprenne enfin. Lui qui, seul contre tous, s’embarrassa lors de son audition par les sénateurs, et comme à l’accoutumée et, naturellement, au grand contentement de certains sénateurs, à minimiser les responsabilités belges. On se doute aisément que son intervention et l’amendement qu’il permit ne relève en rien du lapsus ni de l’erreur. Il faut parler, ici de faute. Faute majeure même. Le moins qu’on puisse dire, en effet, est que si cette formulation est entérinée en séance plénière par le Sénat de Belgique, les sénateurs poseront non seulement un acte politique douteux, mais feront un grand pas en arrière. Comment ignorer les conclusions du rapport du CEGES ?
Nous espérons que les sénateurs réunis en séance plénière auront la clairvoyance et le discernement de reformuler la proposition de résolution pour que l’acte de mémoire que le Sénat de Belgique posera ne soit pas contraire à l’Histoire. A cet égard, nous nous permettons de citer la dernière phrase du rapport de plus de mille pages du CEGES : « Les autorités ont ainsi adopté une attitude docile en accordant dans des domaines très divers, mais cruciaux une collaboration indigne d’une démocratie à une politique désastreuse pour la population juive de Belgique (belge comme étrangère) ».
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