Le sexe et les donneurs de leçons

L’Eglise a longuement tenté d’empêcher que des actes causant manifestement des dommages terribles aux enfants et adolescents ne soient soumis à la justice humaine. Elle a implicitement revendiqué une sorte de privilège ou d’immunité pour des pratiques sexuelles totalement inacceptables tant par les athées et agnostiques que par les religieux, parce qu’elles impliquent la contrainte la plus retorse : l’imposition de relations sexuelles à des enfants parfois non pubères constitue l’exact contraire de la libération des mœurs, laquelle valorise les relations libres entre adultes consentants.

L’Eglise n’est évidemment pas n’importe quelle institution. Ce n’est pas une entreprise dont l’objet social ne concernerait pas la morale, et au sein de laquelle seraient révélées des pratiques de harcèlement sexuel. Ce n’est pas non plus le milieu familial, dans lequel les abus sexuels sont les plus fréquents, mais qui n’incarne pas nécessairement la Vérité et le Bien en matière de sexe. L’Eglise elle-même tient un discours très répressif sur la sexualité, et tout particulièrement dans ses fractions les plus conservatrices qui exercent le pouvoir au Vatican sous Benoît XVI comme elles l’ont fait sous Jean-Paul II. Cette doctrine apparaît tout à fait fondamentale et, parlons clairement, empeste la vie de nombreux individus : femmes divorcées, adolescents désireux de s’aimer librement sans que la société se mêle de leurs choix et de leurs plaisirs, etc. La sexualité constitue une affaire personnelle pourvu qu’elle soit basée sur le libre consentement.
L’Eglise a couvert des pratiques non seulement radicalement condamnées par elle, mais également par ses adversaires « laïques », qui refusent la pédophilie non pas au nom de la doctrine sexuelle du Vatican, mais de la liberté des adultes dans une société démocratique. Les contraintes exercées sur des adolescents sont exactement à l’opposé de la libération sexuelle.
Les autorités ecclésiastiques nient tout lien entre le célibat des prêtres et les affaires de pédophilie. On peut débattre de cette question à l’infini. Mais il reste que placer des prêtres sexuellement immatures en présence de jeunes enfants et adolescents consiste à jouer avec le feu quand le sexe est un sujet tabou et que la pulsion doit bien s’exprimer d’une manière ou d’une autre. Cette misère sexuelle est présente dans la plupart des conservatismes religieux aujourd’hui. Chez les islamistes, le sexe est central dans la question du voile (les cheveux possèdent une signification sexuelle) et dans le refus de la mixité. Les jeunes filles ne peuvent librement rencontrer des garçons de leur âge sous prétexte de « pudeur », de façon à les garder vierges au moment où elles épouseront celui qu’on leur aura imposé. De nouveau, la libre sexualité se voit stigmatisée comme symbole de la mécréance et du relâchement des mœurs, bref de la sécularisation de l’Occident. Et dans l’hindouisme, le non-respect des castes (pourtant officiellement abolies) par les amoureux peut mener à des conséquences tout à fait dramatiques.
Ceux qui moralisent et dénoncent la liberté des mœurs feraient mieux de balayer devant leur propre porte. Ce sont eux les donneurs de leçons, qui dénoncent la liberté sexuelle tout en cautionnant trop souvent des pratiques de contraintes indignes : pédophilie ou unions forcées. Et pour faire bonne mesure, allez voir le grand film Kadosh d’Amos Gitaï, si vous voulez vous faire une idée de la misère sexuelle à laquelle sont condamnées les femmes dans les milieux juifs ultra-orthodoxes.
Ce n’est donc pas critiquer la religion de façon primaire que de prétendre que le pire des pharisianismes (au sens des Evangiles) est celui dont se rendent coupables les donneurs de leçons qui pratiquent exactement le contraire de ce qu’ils prêchent. L’Eglise catholique a empêché tant qu’elle le pouvait la libéralisation de l’avortement; elle aggrave les effets catastrophiques du Sida en Afrique en refusant de prôner ouvertement le préservatif, ce qui constitue un impératif de santé publique. Et elle a tout fait pour soustraire à la justice des hommes des pratiques de pédophilie tellement nombreuses qu’elles peuvent apparaître comme tristement banales. Et pour finir, dans l’ordre du plus radicalement insoutenable, une pensée pour Sakineh, cette Iranienne condamnée à mort par lapidation pour adultère : « Que celui d’entre vous qui est sans péché lui jette la première pierre », disait Jésus à ceux qui voulaient lapider la femme adultère (Jean, 8, 3-11). Que de leçons encore à recevoir de traditions si oubliées, parfois par ceux qui s’en réclament de façon ostentatoire !
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