En dépit de son histoire, de ses principes, de ses valeurs, en dépit des déclarations et des actes politiques marquant la volonté israélienne de mettre un terme définitif au contentieux par la rétrocession aux Palestiniens des territoires occupés, le sionisme demeure dans l’opinion publique l’unique idéologie responsable des maux et des conflits au Proche-Orient. Que faut-il en penser? Notre collaborateur Denis Charbit, l’un des meilleurs spécialistes reconnus de l’histoire du sionisme (1), nous livre son analyse.
Lors de ses entretiens avec Tony Blair et Jacques Chirac, Ehoud Olmert a présenté son projet de «regroupement» destiné à fixer les frontières orientales d’Israël. Certes, il n’est nullement question pour le Premier ministre israélien de procéder à un retrait intégral de la Cisjordanie : le tracé du mur à l’est de la ligne verte, le maintien de plusieurs blocs de colonies et sa vision d’une Jérusalem étendue exclut un retrait identique à celui qui a été accompli à Gaza. C’est la raison pour laquelle Olmert plaide pour une stratégie unilatérale tant il doute de parvenir à un accord avec Mahmoud Abbas autour de son plan. Cependant, unilatérale ou non, il est tout de même question d’une restitution de plus de 85 % de la Cisjordanie. On a même avancé le chiffre de 90 % dans l’entourage du Premier ministre, et celui–ci ne l’a pas démenti. Or, relisez les éditoriaux et les reportages de la presse écrite, revoyez les images et les commentaires des journaux télévisés, les déclarations des politiques ou les chroniques des intellectuels. Peine perdue : exceptée l’unanime réserve sur la voie unilatérale qu’entend emprunter Olmert en cas d’échec de la négociation bilatérale, vous ne trouverez rien sur le fond, sur la décision en elle-même, sur l’ampleur du retrait quand bien même il n’est pas total. Pas un mot. Etrange, non? Depuis la Déclaration de Venise en 1979, sinon depuis la Résolution 242 en 1967, cela fait près de trente ans que l’Union européenne exhorte Israël -et elle a eu raison de le faire- à quitter les territoires; c’est bien là son leitmotiv, c’est bien là sa litanie. Israël s’y résout, même avec retard, et cela ne suscite pas plus d’émotion? Pas plus de satisfaction? Pas plus de reconnaissance? Et dans la sphère médiatique et intellectuelle, pas de mea culpa? Notamment de la part de ceux -et ils sont légion- qui ont décrété et décrètent encore avec assurance que la présence israélienne dans les territoires n’est pas un accident, un avatar, une erreur dans son histoire, mais l’essence même d’Israël depuis ses origines, la nature profonde du sionisme par excellence? Ne prétendent-ils pas, encore aujourd’hui, que le sionisme porte en lui le péché originel de l’expansionnisme, de l’épuration ethnique et du nationalisme le plus pernicieux; qu’il était et qu’il reste par nature fasciste, militariste, expansionniste, raciste, voué à placer les Palestiniens en situation d’apartheid ou de bantoustan?
Irrémédiablement connoté
Pour ma part, en dépit de la colonisation qui n’a jamais cessé même sous Ehoud Barak, en dépit de la répression qui s’est intensifiée, en dépit des erreurs, des fautes et des crimes qui ont inévitablement marqué cette occupation, je ne l’ai jamais tenue pour la vérité d’Israël, mais pour une dérive temporaire, même si je concède volontiers que ce temporaire n’a que trop duré. La vérité est que pendant tout ce temps de l’occupation, j’ai toujours discerné, non seulement la vitalité des forces qui s’y opposaient, mais également la dynamique historique que les adversaires du sionisme ont à dessein occultée et qui peut être résumée par ces quatre dates essentielles dans l’histoire d’Israël : 1982, retrait israélien du Sinaï; 1995, retrait israélien des villes palestiniennes de Cisjordanie; 2000, retrait israélien du Sud-Liban; 2005, retrait israélien de la Bande de Gaza. Cette dynamique sera peut-être dans les quatre années à venir confirmée une fois de plus, quand bien même les détracteurs du sionisme refuseront d’en tirer les conséquences. Comment expliquer ce contresens historique qui, depuis des lustres, conduit des esprits, par ailleurs éclairés, à ne rien comprendre, à ne rien voir, ou plutôt à voir partout et toujours le pire lorsqu’il s’agit d’Israël? Cela fait belle lurette que les sionistes ont mis de l’eau dans leur vin et admettent que l’histoire d’Israël n’est plus à lire en bloc comme un antagonisme manichéen. Or, il semble que du côté des antisionistes, on s’en tient à la même démonisation du sionisme. Il semble surtout que le mot même de sionisme reste définitivement péjoratif. C’est comme si, alors même que l’ONU a aboli sa résolution initiale assimilant le sionisme au racisme -fait unique dans son histoire-, de plus en plus de gens peu au fait, à peine concernés, n’ayant sur Israël que des connaissances approximatives, continuaient de s’y référer. Pourquoi ce qui apparaissait comme un discours marginal et inoffensif à l’extrême gauche ou à l’extrême droite semble aujourd’hui une idée reçue, un dogme largement partagé? Jusqu’à la caricature A mesure que le mot «juif», autrefois insultant, est devenu acceptable, aux dépens de l’«israélite» tombé en désuétude, parallèlement le mot «sioniste» est devenu l’insulte majeure, le mot qui tue, celui que l’on fait rimer avec les idéologies destructrices et mortifères que le XXe siècle a connues : colonialisme, fascisme, nazisme. Avant d’élaborer des hypothèses explicatives, commençons par reconnaître les effets du travail militant accompli en Europe par des organisations pro-palestiniennes, lesquelles récoltent aujourd’hui le fruit de leur longue patience. Le martèlement de leurs convictions a eu raison des explications israéliennes souvent laborieuses. Or, la cause palestinienne en Europe ne s’est jamais contentée d’instruire le procès d’Israël et de l’occupation. Fidèle à sa narration de l’histoire, elle est remontée aux origines du conflit pour désigner le sionisme comme la cause exclusive du mal. Il est plausible de penser qu’en démonisant Israël, c’est une part de la culpabilité européenne vis-à-vis des Juifs du fait de l’antisémitisme et de la Shoa qui est atténuée sinon lavée. En outre, le complexe de l’ex-colonisateur trouve dans le soutien à la cause palestinienne une réparation rétrospective. On expie sa propre histoire non en payant sa dette aux intéressés, mais en trouvant un exutoire dans un conflit qui en présente les apparences. Qu’en est-il enfin du rapport entre l’antisémitisme et l’antisionisme? Celui-ci en serait-il le nouvel avatar? Les antisionistes le nient avec véhémence. Ils prétendent ne pas être antisémites, mais une chose est indéniable : lorsqu’on voit l’imagerie antisioniste par le dessin comme par le verbe, lorsqu’on discerne la violence du discours employé, on est bien obligé d’admettre qu’ils puisent sciemment ou involontairement dans l’arsenal antisémite : complot, lobby, domination du monde, soif de sang. Le regain de l’antisionisme est-il lié à la poursuite de l’occupation? Admettons cette hypothèse, qui laisserait entendre qu’il y a un antisionisme raisonné distinct d’un antisionisme irrationnel, une question peut être posée : combien d’antisionistes cesseront-ils de l’être ipso facto le jour où Israël se sera retiré des territoires? Et combien persisteront dans leur condamnation globale? Nous n’en savons rien, mais, en fait, notre curiosité n’est pas d’ordre statistique. Nous détenons là le test décisif qui permet de penser la nature du rapport entre antisémitisme et antisionisme : ceux qui admettent que leur antisionisme n’est que provisoire, qu’il est conditionnel, sauront même réviser leur erreur par la suite : ils n’étaient pas antisionistes, ils étaient contre l’occupation, ce qui n’est pas la même chose. En gros, ils ne savent pas ce qu’ils pensent. Ceux qui ne changeront pas d’un iota leur relation à Israël auront eux-mêmes apporté la preuve que leur haine est inextinguible et pathologique : ils trouveront toujours d’autres «raisons» (l’inégalité entre Juifs et Arabes, la non-séparation de la synagogue et de l’Etat, etc…) pour justifier leur violence. La transformation de l’antisionisme en vérité ordinaire largement répandue conduit à penser que c’est plutôt cette deuxième tendance qui l’emportera. Il y a de quoi être inquiet. (1) Lire notamment son ouvrage Sionismes. Textes fondamentaux, Ed. Albin Michel
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