Les choses apparaissaient plus simples il y a cinquante ans. Il s’agissait de décider comment la prospérité devait être répartie entre les membres de la société. Les libéraux faisaient confiance au pilotage automatique du marché. Ils n’admettaient qu’un Etat minimal, un arbitre faisant respecter les règles du jeu (ne pas voler, etc.).
Adam Smith affirmait que, si on laissait les producteurs poursuivre leurs intérêts personnels, ils seraient nécessairement amenés, comme par une « main invisible », à inventer des techniques nouvelles pour fournir à des clients, également libres de leur choix, les biens et services les meilleurs au prix le plus bas. Mais le marché possédait deux défauts, pointés par Marx tout au long de son œuvre : il créait des inégalités que la « main invisible » ne permettait que trop imparfaitement de corriger. Et, plus fondamentalement, il plaçait l’égoïsme et l’argent au centre de la construction sociale. Le risque était que toutes les relations deviennent marchandes, que rien ne se fasse pour rien et que l’Autre n’existe pour moi que parce qu’il m’est utile.
Le socialisme a prétendu, parfois confusément, résoudre ces deux problèmes différents. Il a demandé à l’Etat d’égaliser les conditions par sa main « visible », de créer un système de sécurité sociale, bref de rendre la société un peu plus solidaire. Mais il a toujours été également porteur d’un projet utopique, celui de changer la vie et de supprimer la domination de l’argent sur les mentalités et les comportements.
Malheureusement, plus le socialisme prenait la direction d’un tel changement radical des conditions de vie, plus il devenait autoritaire et se faisait le continuateur de Saint-Just : la Vertu ou la Terreur. La seconde moitié du 20e siècle a donc vu progressivement triompher un socialisme plus réformateur, respectueux de la démocratie et de l’Etat de droit, remisant aux oubliettes de l’Histoire l’idée d’une transformation radicale de l’Humanité. Le libéralisme, de son côté, est devenu plus pragmatique, plus social. Qui oserait dénoncer cet affadissement politique et ce sens retrouvé du compromis, au vu des massacres perpétrés au siècle précédent pour le « bien » de l’Humanité ?
Et pourtant, la politique devenue pragmatique et désenchantéesuscite nécessairement peu d’adhésion, et encore moins d’enthousiasme. D’autant que les Etats ont perdu pas mal de leurs prérogatives. Que vous soyez libéral, socialiste ou libéral-socialiste (figure politiquement correcte la plus fréquente aujourd’hui), vous vivez dans un monde où le rapport à l’économie ne se joue plus au niveau national. L’économie et la finance, mondialisées, résistent à la réglementation étatique. Et les préoccupations écologiques remettent en cause l’idéologie productiviste si longtemps partagée par libéraux et socialistes, en introduisant un tiers terme : la nature. Il ne s’agit plus seulement de décider comment redistribuer ce qui a été produit, mais de prendre en considération les dégâts causés par la production elle-même.
Il y a peut-être encore plus grave : les nouveaux acteurs mondiaux se préoccupent parfois très peu de la démocratie et des droits de l’homme. Le productivisme de la Chine est non seulement écologiquement désastreux : il est également liberticide.
Alors l’utopie reprend peut-être sens. Seul un changement profond des comportements peut véritablement nous permettre de ralentir la course de ce train fou dans lequel nous avons parfois le sentiment de nous être assis sans véritablement l’avoir voulu. Et la politique cosmopolite, au sens du débat sur les grands projets de société, devient cruciale. Il faut faire cesser le pénible face-à-face de deux bêtises incommensurables : celle du trader qui entraîne le monde dans des crises dont l’addition sera payée par chacun d’entre nous; celle du bigot religieux, communautariste ou nationaliste, dont les préjugés et vociférations n’apporteront jamais qu’obscurantisme et confusion mentale dans un monde qui a tant besoin de cette plante devenue rare : la libre pensée critique et prospective. Peut-être les « indignés » d’aujourd’hui, dépourvus de leader et de projet cohérent, annoncent-ils de ce point de vue une nouvelle ère. Mais on ne nous a rien promis.
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