Ce 25/10, le quotidien Haaretz a publié un article* titré « La majorité des Juifs favorables à un régime d’apartheid en Israël ». De quoi en faire bondir plus d’un à droite où l’on crie à la manipulation**. Décryptage d’une polémique.
Les résultats d’une enquête*** menée en septembre dans l’Etat juif ont de quoi attrister ceux qui ont la nostalgie du « bel Israël ». Parmi les principaux chiffres : 33% des sondés veulent qu’une loi interdise aux Arabes israéliens de voter pour la Knesset.
59% que les Juifs soient prioritaires sur les Arabes dans l’accès aux emplois du service public. 42% refusent d’habiter dans le même immeuble que des Arabes et autant que leurs enfants soient dans la même classe qu’eux.
58% pensent qu’Israël pratique déjà différentes formes d’apartheid à l’égard des Arabes. 74 % sont favorables à des routes séparées pour Israéliens et Palestiniens en Cisjordanie. 38% désirent qu’Israël annexe les territoires comprenant des colonies (48% y sont opposés).
Si cette annexion a lieu, 69% refusent qu’on accorde le droit de vote aux 2,5 millions de Palestiniens de Cisjordanie. Le sondage a aussi examiné les différences de positions des communautés du pays sur ces questions.
Les plus en pointe dans le rejet des Arabes sont les ultra-orthodoxes, suivis par ceux qui se définissent comme « pratiquants » ou « religieux ». A l’inverse, les laïques et les « Russes » (immigrants de l’ex-Union soviétique) sont les moins racistes.
Ces derniers sont 35% à estimer qu’il n’existe aucune sorte d’apartheid dans le pays, alors que 58% de l’ensemble des sondés pensent que l’Etat juif le pratique dans « quelques » ou « de nombreux » domaines.
Conclusion de l’éditorialiste Gideon Levy : les Israéliens sont les premiers à dénoncer l’antisémitisme, mais ne se rendent plus compte du racisme dont ils font preuve à l’égard des Arabes qui sont pourtant des citoyens israéliens.
Contre-analyse de l’analyse d’une manipulation
Ces rafales de chiffres désagréables ne pouvaient que faire bondir à droite. Par exemple, sur le site français « Israël-Infos »**, c’est son directeur Gérard Fredj qui s’y est collé en procédant à ce qu’il appelle « l’analyse d’une manipulation ».
Et ses critiques, qui portent sur à peu près tous les points, sont des plus… originales. Déjà, le sondage est biaisé puisque commandité par des organisations pacifistes (au contraire des autres enquêtes, toujours financées par des organismes impartiaux).
Ensuite, les questions posées étaient « fermées » (avec des réponses « oui », « non ») alors que les « ouvertes » sont bien mieux (elles permettent de savoir si le sondé à bien compris ce qu’on lui demande). D’autre part, les réponses sont présentées de façon négative.
Ainsi, plutôt que d’affirmer que 42% des Israéliens ne veulent pas que leurs enfants aillent en classe avec des Arabes, il aurait mieux valu dire que 58% n’y voient pas d’inconvénients, ce qui change effectivement tout.
M. Fredj évacue aussi un point qui lui semble mineur : « Passons sur le reste des résultats qui établit une classification entre « plus racistes » et « moins racistes » parmi les orthodoxes les laïcs, les Russes, etc. » Pourquoi ? Ce n’est pas intéressant ?
Quant aux données sur l’apartheid, il ne faut pas trop y prêter attention. M. Fredj estime que les Israéliens ne savent plus trop ce que fut ce régime en Afrique du Sud et que leurs réponses ont donc une moindre valeur (toujours ces foutues « questions fermées »).
Autre manipulation du Haaretz, la question des routes séparées en Cisjordanie. « Là », explique-t-il, « il y a un biais bien connu en sociologie : la distance au sujet ». Comme on n’a pas tout à fait bien compris l’exemple qu’il donne, on vous le livre tel quel :
« Demandez à un jeune Parisien de 25 ans s’il pense que les personnes âgées, dans les villages de 500 habitants, préfèrent acheter leur pain dans une boulangerie ou un dépôt de pain. L’on obtiendrait à peu près n’importe quoi ! »
D’ailleurs, si 54% des sondés pensent que ces routes sont nécessaires, c’est parce que « les attaques de véhicules israéliens se multiplient sur les routes de Cisjordanie ». Pourquoi doit-il y avoir des véhicules israéliens sur cette terre étrangère, M. Fredj ne le dit pas.
Sauf de façon indirecte par cette intéressante question : « Sur le fond, comment un Israélien juif peut-il réagir à l’idée de devenir minoritaire dans son propre pays ? ». Minoritaire alors que les Juifs constituent 80% de la population de l’Etat d’Israël ?
Se peut-il que dans l’esprit de M. Fredj, « son propre pays » comprenne cette Cisjordanie que, selon lui, 62% des Israéliens ne veulent pourtant pas annexer? Reste un gros souci que M. Fredj ne nie pas : ce tiers des Israéliens qui réservent la démocratie aux seuls Juifs.
« C’est beaucoup et cela traduit un malaise de la société israélienne (…) explique-t-il, mais pas différent de la crise des sociétés occidentales avec la montée du racisme ». Est-ce supposé être rassurant ou même consolant ?
Et bien non, M. Fredj. Pas quand on est le peuple juif. Pas quand il s’agit de son Etat. Lorsque 30% de ses habitants pratiquent discrimination et racisme envers une minorité de leurs concitoyens, pour ce qu’ils sont et non pour ce qu’ils font, on s’inquiète, M. Fredj. On a peur.
On ne se contente pas d’un discours lénifiant pour se réjouir que les 70% autres pourcents ne sont pas encore contaminés par cette « maladie de l’occupation » qui ronge l’encore vivace démocratie israélienne. Eclairez-nous, M. Fredj : comment dit-on « autruche » en hébreu ?
***Enquête réalisée sur un échantillon de 503 personnes représentatif de la population juive adulte d’Israël. Sa marge d’erreur est de 4,4%.
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