Peu après les attentats de Londres du 7 juillet dernier, qui causèrent la mort de 56 personnes et en blessèrent plus de 700, les autorités britanniques ont annoncé un changement radical de politique à l’égard du développement de l’islamisme et des foyers de violence qu’il entretient sur le sol du Royaume-Uni. Bien que la nouvelle perception du risque terroriste ait conduit Tony Blair à s’engager dans une voie plus répressive, le Premier ministre a cependant souhaité mettre également l’accent sur la prévention, en concertation avec les principaux responsables des institutions représentatives des communautés musulmanes, invités à se prononcer sur les causes de la montée de l’extrémisme et les moyens de le combattre.
Profitant de la tribune qui lui était ainsi offerte au sein de l’une de ces cellules de réflexion, Sir Iqbal Sacranie, secrétaire général du Conseil des musulmans de Grande-Bretagne, proposa de remplacer l’Holocaust Memorial Day (journée de commémoration dédiée à la Shoa) par le Genocide Day (journée des génocides) : Le message de l’Holocauste, «plus jamais ça», n’a d’utilité que s’il est plus inclusif. On ne doit pas avoir une approche discriminatoire de la vie humaine. Les musulmans se sentent blessés et exclus par le fait que leurs vies n’ont pas la même valeur que celles qui furent perdues durant l’Holocauste. Les déclarations d’Inayat Bunglawala, le porte-parole du Conseil, étaient encore plus claires : L’expression «Holocaust Memorial Day» est trop exclusive et donne à penser que les vies juives ont plus de valeur que les vies musulmanes. Ibrahim Hewitt, autre membre influent du Conseil, appuya lui aussi la position de son secrétaire général, précisant davantage le sens de ses propos : 500 villes et villages palestiniens ont été effacés avec le temps. C’est assez génocidaire à mes yeux!
L’argument est donc limpide : il consiste à attaquer la commémoration de la Shoa pour mettre en lumière le génocide des Palestiniens qu’elle est prétendument censée masquer. C’est la justification apportée par Sacranie, qui a refusé de se rendre aux cérémonies commémoratives, instituées depuis 2001 à la date du 27 janvier, et organisées par les autorités britanniques sous le patronage de la Reine Elisabeth II.
Ne nous y trompons pas. La proposition du secrétaire général n’est pas ici d’ouvrir la mémoire collective et institutionnelle de la Grande-Bretagne aux autres génocides reconnus et établis. On notera d’ailleurs que les commémorations de la Shoa associent déjà les autres victimes des génocides aux cérémonies. Non, la manoeuvre consiste à se réapproprier les thèses nauséabondes venues du Moyen-Orient et de l’islam radical, qui transportent avec elles le contentieux israélo-palestinien et l’antisémitisme qui y prospère grâce à l’instrumentalisation dont il est l’objet. Aussi, la polémique absurde qu’a voulu susciter le Conseil des musulmans britanniques -et dans laquelle il faut se garder d’entrer sous peine de la légitimer- cache-t-elle le problème de l’importation en Europe de l’idéologie islamo-nationaliste, une tendance dure et traditionaliste qui utilise les rouages de la démocratie et du multiculturalisme pour instiller un discours de haine, hostile aux valeurs fondatrices au nom desquelles elle est paradoxalement appelée à s’exprimer.
Une refondation salutaire
On le sait, excelle dans l’art de la dissimulation celui qui parvient à son but en procédant insidieusement par petites touches successives, tactique savamment utilisée pour infiltrer la société civile. Cette regrettable prise de position officielle est donc moins un accident de parcours que le produit d’une tendance lourde qui s’exprime de plus en plus ouvertement. Ainsi, Bunglawala n’en est pas à son coup d’essai. Il avait déjà déclaré que les médias britanniques étaient aux mains des sionistes, et qualifié de pro-israélien un documentaire diffusé le 21 août dernier sur les ondes de la BBC, au seul motif qu’il était critique à l’encontre du Conseil. Dans l’émission incriminée, intitulée A Question of Leadership, Sacranie considérait les membres du Hamas comme des combattants de la liberté et comparait les bombes humaines palestiniennes à Nelson Mandela et Mohandas Karamchand Gandhi…
Bien entendu, Tony Blair et son ministre de l’Intérieur, Charles Clarke, ont repoussé la proposition de ces groupes de réflexion, mais demeure la question de savoir comment le gouvernement britannique a pu donner mandat à de tels représentants qui, au lieu de combattre l’extrémisme, se sont empressés de s’en faire le relais! Le problème est loin d’être insoluble puisque les communautés musulmanes de Grande-Bretagne ne manquent pas d’institutions et de personnalités éminemment respectables, qui s’étaient notamment associées aux communautés juives pour célébrer la mémoire de la Shoa. Il serait opportun d’appuyer leurs efforts de refondation et d’ouverture, plutôt que de donner la parole à des mandarins tels que Sacranie, qui n’avait pas hésité à déclarer en 1989 que la mort était une sanction trop clémente pour Salman Rushdie. Peut-être faudrait-il précisément s’inspirer davantage de l’auteur des Versets sataniques, qui écrivait dans le Washington Post du 7 août dernier : Si comme personnification du «gentil musulman», Sir Iqbal Sacranie est ce que Tony Blair a de mieux à nous offrir, l’avenir s’annonce on ne peut plus délicat. (…) Il faut un véritable mouvement de réforme pour convertir les concepts fondateurs de l’islam à l’âge moderne, pour s’attaquer non seulement aux idéologues jihadistes, mais également aux séminaires étouffants des traditionalistes, et faire entrer par les fenêtres de ces cloîtres communautaires l’air frais dont ils ont tant besoin. Il serait bon de voir les gouvernements et les chefs de communauté, tant à l’intérieur qu’à l’extérieur du monde musulman, peser de tout leur poids en faveur de cette idée, car la création et le soutien à un tel mouvement de réforme passent avant tout par un nouvel élan éducatif. A bon entendeur…