Tous les amateurs d’Harry Potter sont familiers du syndrome de Voldemort, de cette terreur qu’inspire aux sorciers le Seigneur des Ténèbres. Ses crimes sont d’une telle ampleur qu’ils interdisent de prononcer son nom.
C’est ainsi que « Celui-Dont-On-Ne-Doit-Pas-Prononcer-Le-Nom » sera tantôt nommé « Tu-sais-qui ? », « Vous-Savez-Qui ? », « Qui-Vous-Savez », « Qui-Tu-Sais », etc. Ces périphrases ne vous rappelleraient-elles rien ? Je songe à ces formulations récurrentes et alambiquées dès qu’il s’agit de Daesh (Etat islamique), cette organisation terroriste qui, depuis quelques années déjà, ensanglante notre quotidien et ce, au nom d’une idéologie qu’on se refuse toujours de nommer.
Ce refus, pleinement assumé, de tisser le moindre lien entre celle-ci et celle-là, bref entre la marque terroriste, désormais mondialisée, et le principe actif qui l’anime, est d’autant plus incompréhensible que ses concepteurs ne cessent de s’en revendiquer. Qu’est-ce que Daesh sinon une marque qui performe du fait précisément du principe religieux qui l’habite ! Que celui-ci soit indu, perverti ou frelaté n’a ici aucune importance. L’essentiel est ailleurs : il git dans la capacité de ses concepteurs à convaincre précisément du contraire, bref de sa pureté originelle ! Non sans succès, si l’on songe aux milliers de volontaires venus à sa rescousse des quatre coins du monde occidental. A croire que ses dirigeants auraient été formés à meilleures écoles de commerce international !
Rien ne tient, en effet, du hasard. C’est qu’à l’exemple de la marque de lessive homonyme, Daesh s’est dotée d’une identité numérique cohérente qui, via des applications disponibles sur ordinateurs ou smartphones, explique sa capacité à recruter des assassins à l’échelle planétaire. Comment ? D’abord, par sa mobilisation des signes et symboles de « Vous-Savez-Quoi ? », « Que-L’On-Ne-Peut-Pas-Nommer ». Rien, en effet, n’est laissé au hasard pour convaincre l’internaute lambda de l’orthodoxie de la marque terroriste : son Livre, son nom, son drapeau, son vocabulaire, ses slogans, ses symboles, ses cibles (les Juifs, les croisés, les homosexuels et les Chiites) et, bien sûr, ses modes opératoires (attentat, couteau, guerre sainte, martyre). Ensuite, par son étonnante capacité à faire le buzz par des actes de terreur évidemment amplifiés par les médias de masse de ses adversaires. Enfin, de par la grâce de ses tueurs qui avant (cri d’allégeance), pendant (direct sur Facebook ou BFM) ou après chaque tuerie (vidéo posthume) répètent à qui veut bien les entendre les motivations religieuses de leurs martyres.
Tous ces éléments réunis (il en existe bien d’autres) n’empêcheront pas bon nombre de nos intellectuels et journalistes de s’interroger, encore et toujours, sur les mobiles réels des assassins, choisissant fort sciemment de les qualifier au mieux de « fous » et de « forcenés », au pire de « radicaux », voire même, audace suprême, de « terroristes », sans le moindre qualificatif s’entend.
Non sans raison, nos médias ont peur de créer des psychoses de haine. Reste que l’euphémisation n’y changera rien. La terreur est désormais planétaire et le moins qu’on puisse dire est qu’il est plus que jamais important de pouvoir nommer l’ennemi, ne fut-ce que pour en arriver à tisser d’utiles alliances avec tout ceux qui se réclament tout autant de « Vous-Savez-Quoi », mais aux accents humanistes.
L’édulcoration n’est pas davantage la solution. On peut regretter, en effet, que les attentats qui ont récemment frappé Israël aient été aussi peu médiatisés. Le dernier massacre de Sarona, qualifié aussitôt de fusillade, n’eut droit dans Le Soir qu’à un misérable articulet relégué en page 11 et ce, contrairement au quotidien Le Monde qui lui consacra une demi-page dans sa rubrique internationale. C’est dommage.
Cela toutefois ne m’empêchera pas de conclure cette chronique par une note optimiste en soulignant l’erratum de ce même quotidien à propos du massacre Sabra et Chatila, commis non pas par l’armée israélienne, comme initialement publié, mais par les milices chrétiennes d’un certain Elie Hobeika. Il revient au CCOJB de l’avoir signalé et au Soir de l’avoir rectifié. Dont acte.
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