Le tableau d’honneur de Bialik-Rogozin

L’école Bialik-Rogozin, située au sud de Tel-Aviv, rassemble 48 nationalités : élèves israéliens de condition modeste, enfants de travailleurs philippins, réfugiés du Darfour… Visite guidée  d’une institution modèle, sujet d’un documentaire récompensé lors des derniers Oscars.

Ce vendredi de mai, la maternelle de l’école Bialik-Rogozin procède à l’allumage des bougies de Shabbat. Sur les bancs se côtoient enfants de travailleurs philippins, réfugiés africains ou Israéliens de condition modeste. Au plafond, une farandole de drapeaux de l’Etat d’Israël est suspendue pour la fête de l’indépendance. « Nous nous efforçons aussi de marquer les fêtes chrétiennes et musulmanes », raconte une enseignante. « Pour que tous nos élèves se sentent à l’aise en écoutant l’hymne Hatikva qui évoque “l’âme juive”, on commémore un Jour du souvenir pour les victimes des conflits du monde entier ». Bienvenue à Bialik-Rogozin, l’établissement public situé au sud de Tel-Aviv, qui rassemble 834 élèves originaires de 48 pays…

« Il s’agit de la seule école du pays à concentrer autant d’élèves étrangers, des demandeurs d’asile du Darfour, d’Erythrée ou du Soudan qui ont fui la misère, la guerre, le génocide », pointe la directrice Karen Tal. « Mon but est de les aider à construire un futur meilleur ». Un défi que cette éducatrice de 46 ans, née au Maroc, a relevé avec succès. Depuis son arrivée en 2005, l’école collectionne les récompenses. Le film Strangers No More, consacré à l’établissement de Tel-Aviv, a été primé aux derniers Oscars (meilleur documentaire). Fin juin, le ministre de l’Education nationale a désigné Bialik-Rogozin comme l’école la plus performante de l’année, et sa directrice doit encore recevoir le prix Charles Bronfman (100.000 dollars), qui distingue une cause humanitaire inspirée des valeurs juives.

Rien ne prédisposait pourtant Bialik-Rogozin à devenir une institution modèle. Il y a six ans, l’école était réputée pour son niveau élevé de vandalisme. Son taux de réussite au baccalauréat atteignait 28% contre 50% sur le plan national. Désormais, Bialik-Rogozin qui va de la maternelle à la terminale, a doublé ses effectifs et changé de physionomie. Près de 44% des élèves sont des enfants de travailleurs étrangers; 11% de réfugiés africains chassés par la conscription forcée; 7% sont issus de l’ex-bloc soviétique; 6,5% ont des parents arabes israéliens; moins de 30% sont des élèves juifs nés en Israël.

Succès

Terre d’immigration, Israël est rompu à ce genre de situation. Mais le pays connaît un phénomène nouveau avec l’arrivée ces quatre dernières années de 35.000 migrants clandestins de la Corne d’Afrique. A Tel-Aviv, leurs enfants intègrent tous des écoles publiques, en vertu de la loi sur la scolarisation obligatoire. « Les Juifs ont connu le goût amer de l’exil », rappelle Karen Tal. « Nous ne pouvons pas tourner le dos à ceux qui viennent se réfugier sur notre sol ».

Dans Strangers No More, les histoires dramatiques vécues par une partie des enfants de Bialik-Rogozin sont racontées avec pudeur. Les réalisateurs ont suivi les efforts de trois élèves : Mohammed, un réfugié du Darfour venu en Israël à l’âge de 16 ans, a assisté au meurtre de sa grand-mère et de son père, avant de s’échapper à travers l’Egypte; Esther, 9 ans, a fui l’Afrique du Sud avec son père, après l’assassinat de sa mère à Johannesburg. Johannes, 12 ans, originaire d’Ethiopie, a passé son enfance dans les camps de réfugiés d’Erythrée et du Soudan. Son père confie à Karen Tal qu’il aimerait vivre dans un pays en paix. L’éducatrice lui répond non sans humour qu’elle aussi…  !

La plupart des réfugiés n’ont jamais été scolarisés dans un cadre formel. Leur intégration ne se résume pas à l’apprentissage de l’hébreu… La précarité de leur statut constitue un autre motif d’incertitude. « Israël met en œuvre une politique très précise d’immigration, avec la Loi du retour », poursuit Karen Tal. « Mais si le pays offre une protection aux exilés qui fuient les persécutions, il ne leur accorde le plus souvent que des permis de séjour temporaires ».

A défaut de pouvoir influencer le législateur, la directrice de Bialik-Rogozin estime avoir rempli son contrat. « La plupart des élèves ont retrouvé confiance en eux », juge-t-elle. Mohammed, le Darfouri, a entamé une formation d’ingénieur automobile. Et en six ans, le taux de réussite au baccalauréat de l’école a été multiplié par trois. Happy End ? Karen Tal a en tout cas décidé de prendre congé de l’établissement pour diffuser -avec l’aide du secteur associatif- la recette Bialik-Rogozin dans tout le pays.

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