Apprendre à bien raisonner : qui ne défendrait une telle exigence, centrale pour la démocratie ? A quoi bon donner quelque crédit à un vote majoritaire s’il ne constitue pas le produit d’un débat sérieux ? Le nombre ne fait pas la raison. Mais les idées claires et distinctes et la logique démonstrative ne sont pas applicables à la vita activa. Le risque existe donc que l’on tombe de Charybde en Scylla : que l’on laisse le champ libre aux sophistes. Toute l’ambition du Traité de l’argumentation peut être considérée comme consistant à parer à un tel danger. Dans la vie politique au sens élevé du terme (la recherche en commun de l’intérêt général), ainsi que dans le débat judiciaire, la production de bonnes raisons -certes jamais totalement contraignantes- apparaît essentielle. Et pourtant, pour paraphraser Descartes à contre-emploi, la capacité de discuter est la chose au monde la moins bien partagée. Nous avons trop souvent tendance à n’accepter comme valides que les arguments qui confortent nos préjugés. Le sophiste le sait, il use et abuse de cette faiblesse.
Le démagogue sait que nous aimons voir confirmé ce que nous « savons » déjà. Il aura donc naturellement tendance à prétendre fonder ses arguments sur les prémisses acceptées par son auditoire. C’est ce que Perelman appelle, dans le Traité, les pseudo-arguments : l’orateur fait comme s’il parlait le langage d’un auditoire dont en réalité il désire contester les valeurs. Si ses interlocuteurs se montrent incapables de comprendre une telle stratégie perverse, il les dominera aisément.
J’ai évoqué dans mon article précédent la querelle du créationnisme. L’argumentation des juges américains apparaît exemplaire d’un art de la discussion qui dissipe les nuages rhétoriques des sophistes. Au début du XXe siècle, les fondamentalistes protestants veulent empêcher dans les écoles publiques l’enseignement d’une doctrine impie comme le darwinisme, qui nie notamment la différence d’essence entre l’homme, créé à l’image de Dieu, et le règne de la nature non humaine. En 1925 a lieu le procès Scopes – appelé par dérision le Monkey trial. Un professeur de biologie avait osé enseigner le darwinisme en violant une loi du Tennessee. Il est condamné. A l’époque, le débat est clair : la Raison divine contre la raison humaine, fragile et pécheresse. Il ne le restera pas longtemps.
A la fin des années 1950, le lancement du Spoutnik par les Soviétiques crée une petite panique aux Etats-Unis : il faut « muscler » l’enseignement des sciences pour relever le défi. Les cours de biologie, renforcés, suscitent une nouvelle réaction des créationnistes, qui tentent à nouveau de les interdire.
La Cour suprême leur donne tort : l’interdiction violerait la séparation des Eglises et de l’Etat. Ils changent alors de stratégie et essaient de diverses manières d’utiliser les pseudo-arguments perelmaniens. Ils veulent désormais que l’on enseigne aussi le créationnisme. Plus d’intolérance religieuse apparente. Les prémisses sont les « nôtres » : tolérance, pluralisme, acceptation de la controverse. Ils échouent à nouveau devant la Cour suprême : on ne peut confondre science et religion. Le créationnisme devient alors la « science » de la création (Creation science). Mais tenter de prouver la scientificité de la Bible interprétée littéralement constitue une entreprise vouée à l’échec. Alors la stratégie change encore une fois. Le créationnisme est une religion, non une science ? Mais le darwinisme aussi ! C’est la religion des humanistes séculiers, de ceux qui ne croient pas en Dieu et cherchent aux grands Mystères du monde des explications matérialistes, humaines trop humaines. N’enseignons donc ni l’un ni l’autre pour préserver la neutralité de l’Etat. Nouvel échec : la science n’est pas une « religion », elle ne se prononce pas sur les Vérités ultimes. Le combat change une nouvelle fois de forme : la biologie darwinienne est-elle si scientifique que cela ? Il y a des lacunes, de nombreux phénomènes inexpliqués, les données sont rares. Et de l’autre côté, le créationnisme se transforme en théorie du « dessein intelligent » : une tentative de rester sur le plan scientifique en essayant de montrer que la complexité de la vie présuppose un architecte ou un horloger. Un juge fédéral a décidé, il y a deux ans seulement, qu’il s’agissait d’une nouvelle ruse de la censure religieuse. Un perelmanien ne peut qu’applaudir à la rigueur argumentative de ces juges, confrontés aux pseudo-arguments avancés par les orthodoxies les plus puissantes. Chez nous, l’« Atlas de la Création » d’Harun Yahya débarque. Il fera des dégâts.
Quand Tariq Ramadan a voulu faire interdire une représentation de la pièce Mahomet ou le fanatisme de Voltaire, il n’a pas dit qu’il voulait la censure – seulement la « délicatesse », et le respect des sensibilités des croyants. Telle est la quintessence du pseudo-argument.