Le 13 juin prochain, la Belgique élira ses représentants pour les Européennes et les Régionales. Le Vlaams Blok occupera, une fois de plus, le devant de la scène, tentant de dévorer, tel un trou noir politique, l’espace démocratique. Trou noir politique, l’expression n’est pas trop forte pour désigner ce parti de la honte, héritier du VNV -formation fasciste et collaborationniste-, qui exerce dans notre pays un pouvoir d’attraction de plus en plus important. En dépit des très nombreuses mises en garde des partis politiques traditionnels, des campagnes de sensibilisation et du formidable travail de terrain du monde associatif, rien ne semble endiguer la progression constante du parti national-populiste flamand.
Le sondage RTBF-Le Soir du 14 mai dernier crédite en effet la formation d’extrême droite de 22,5 % (alors qu’elle avait recueilli 15,54 % des suffrages aux précédentes Régionales de 1999), devant les Libéraux flamands du VLD, relégués à la quatrième place, avec 17,4 %, talonnant les Socialistes du sp.a, qui totaliseraient 23,3 %, alors que les Sociaux-Chrétiens du CD&V seraient largement en tête avec 29 % des intentions de vote. Le fameux objectif du Blok -récolter les voix d’un Flamand sur cinq- semble, hélas, en passe d’être atteint.
En Région bruxelloise, la situation n’est guère plus réjouissante. Avec 5,5 % des voix (à rapprocher des 4,52 % obtenus en 1999), le Blok resterait le premier parti flamand, confortant ainsi sa position dans la capitale. Les prévisions sont d’autant plus inquiétantes qu’à la différence des estimations pour la Flandre, l’avance du parti de Filip Dewinter sur les formations concurrentes y est, en valeur relative, plus que considérable, le VLD bénéficiant de 2,9 % des intentions de vote, soit, à peine plus de la moitié de son adversaire extrémiste, devant le sp.a et le CD&V, qui récolteraient 2,5 % chacun. Seule petite consolation, la majeure partie de l’électorat francophone qui s’était déclaré favorable au programme ultra-sécuritaire du mouvement nationaliste semble avoir réalisé que le Blok n’était pas un parti fréquentable et reporterait ses voix vers d’autres formations politiques. Ce transfert profiterait cependant en partie au Front National, qui recueillerait 4,8 % (progressant de 2,2 % par rapport à 1999).
Un réel pouvoir de nuisance
Le résultat présumé du Blok à Bruxelles reflète très mal la double menace politique et institutionnelle qu’il fait pourtant peser sur le scrutin. S’il dispose d’une très forte représentation minoritaire, il contraindra les autres partis flamands à se fédérer contre lui, ce qui interdira les débats d’idées et la défense de projets de société contradictoires, qui sont indispensables à la vitalité d’une démocratie. Une telle coalition formelle, réunie sur un programme minimum dans le seul but de faire obstacle au parti d’extrême droite, serait d’autant plus dramatique que l’absence de clivage profiterait inévitablement au Blok, trop heureux de s’affirmer comme la seule alternative à la politique de la majorité. Menace d’une crispation politique, donc, dans l’hypothèse d’une forte minorité extrémiste. Mais risque de blocage institutionnel également, si celle-ci devait obtenir à elle seule la majorité absolue des sièges du groupe linguistique néerlandophone. En effet, suite aux accords dits «du Lambermont» et «du Lombard», le nombre de députés bruxellois sera porté pour la première fois à 89, 72 francophones et 17 néerlandophones. Or, le nouveau gouvernement bruxellois ne pourra être constitué qu’à la suite d’un accord conclu entre chacune des majorités des groupes linguistiques du Parlement bruxellois. La future majorité francophone, quelle que soit la coalition qui la compose, se refusera à négocier la formation du nouvel Exécutif avec un partenaire flamand majoritaire d’extrême droite.
Une telle configuration politique concède donc au Blok un pouvoir de nuisance beaucoup plus important que celui de sa représentativité réelle puisqu’il lui suffit d’obtenir 9 des 17 sièges composant le groupe linguistique néerlandophone pour paralyser les institutions, ou 8 députés pour immobiliser la vie politique flamande de la capitale. Quel démocrate, en effet, pourrait être d’accord avec les thèses d’un parti qui, comme l’encourageaient les nazis avant la solution finale, souhaite un pays débarrassé de ses immigrés et de ses ressortissants d’origine étrangère? Vos grands-parents n’étaient pas belges? Partez! Vous pratiquez une religion différente de celle de la majorité des Belges? Inconciliable avec l’identité collective! Les groupes visés ne sont pas considérés sous l’angle de la nationalité mais sous celui de l’origine ethnique, ce qui est en contradiction formelle avec les principes les plus élémentaires de la démocratie citoyenne.
Pour édulcorer leur discours, les dirigeants du Blok essaient de séduire certains segments de la population. Jouant sur l’insécurité, ils tentent de faire oublier aux francophones de Bruxelles qu’ils sont des nationalistes flamands et présentent les Belges d’origines turque ou maghrébine comme de dangereux criminels. S’adressant aux plus modestes, ils s’efforcent d’occulter leur foi dans l’ultra-libéralisme et tiennent pour responsables de la précarité les personnes issues des minorités ethniques. Se tournant vers les plus nantis, ils s’emploient à désavouer les milieux populaires, qui menaceraient la prospérité. Ils ne reculent devant aucune contradiction, aucun subterfuge, pour attirer à eux les voix des électeurs. Ils ont même cherché à exploiter l’importation du conflit israélo-palestinien, témoignant d’un sursaut d’intérêt soudain pour les victimes d’actes antisémites et d’une empathie plus que douteuse à l’égard des attaques visant Israël…
Le Blok fonctionne bien comme un trou noir politique, il se nourrit des fantasmes et des peurs suscités par l’insécurité pour engloutir et broyer les valeurs de la citoyenneté. La faiblesse des résistances démocratiques le renforce. La communauté juive ne se laissera pas happer par le mécanisme. Elle en reconnaît les vices et les injustices, son histoire la porte à savoir où il conduit.