Le Zoo de Varsovie et ses Justes

Un lieu de mémoire a été inauguré au zoo de Varsovie dont le directeur, Jan Zabinski (1897-1974), et sa femme Antonina (1908-1971) sauvèrent quelque 300 Juifs de la barbarie nazie.

Le 11 mars 1928, la ville de Varsovie ouvre un vaste parc zoologique sur la rive droite de la Vistule. La naissance en 1937 de Tuzinka, bébé éléphant indien, est le point d’orgue de l’essor de ce zoo moderne dont les installations de plein air s’inspirent des habitats naturels des animaux et que dirige Jan Zabinski depuis 1929. En septembre 1939, lors du siège de Varsovie, les bombardements de la Luftwaffe ravagent le parc et déciment ses animaux. Le nazi Lutz Heck, directeur de la zoologie de Berlin, procède à la liquidation du zoo varsovien : les animaux survivants sont envoyés en Allemagne ou livrés au bon plaisir des chasseurs nazis. Zabinski installe alors une porcherie sur le site dévasté. Les Allemands le chargent de superviser les cultures des parcs et jardins de la ville, ce qui lui permet aussi d’entrer et sortir du ghetto. Résistant, membre de l’AK (Armée de l’Intérieur), il participe aux cours clandestins organisés suite à la fermeture des universités par les Allemands. Et, dès les débuts de l’occupation, ce patriote polonais et sa femme viennent en aide aux victimes juives du nazisme. Au temps du ghetto, ils les aident à passer du côté aryen, leur fournissent de faux papiers et leur trouvent des lieux de refuge, les cachant aussi chez eux, au zoo.

La Révolution russe l’incite à s’engager : commissaire des Beaux-Arts à Vitebsk, il entre en conflit avec certains artistes de l’avant-garde russe, dont Malevitch, et finit par s’exiler. Toute une salle de l’exposition évoque sa collaboration avec le monde du théâtre pendant la Révolution : projets de décors pour des œuvres de Gogol et surtout grandes peintures murales réalisées pour le Théâtre national d’art juif à Moscou, qui démontrent sa synthèse géniale de l’art moderne et des traditions juives.

Une exposition permanente a été inaugurée le 11 avril dernier, dans la villa où vivaient alors les Zabinski, cette « maison à l’étoile folle », comme la surnommaient alors les résistants. Les pièces du bel-étage de cet édifice moderniste, proche de l’entrée du Zoo, ont été restaurées et meublées pour recréer leur état d’époque. Le décor du bureau en façade évoque le cabinet de curiosités et l’univers du zoologue. Au mur, quelques cadres proviennent de la précieuse collection de scarabées que l’entomologiste Szymon Tenenbaum confia à Jan Zabinski avant la création du ghetto où il décéda en 1941. Sa femme Lonia parvint à sortir du ghetto grâce à Jan et se réfugia à la villa. Aux murs de la bibliothèque et de la salle à manger, de nombreuses photos de famille retracent la biographie des
Zabinski, leurs amitiés et leur passion des animaux. L’exposition aménagée au sous-sol évoque la cache des Juifs. On y découvre un labyrinthe de petites pièces, blanchies à la chaux, ainsi que le tunnel qui menait du sous-sol de la villa à une cage du zoo, et de là à d’autres « bunkers » aménagés dans le parc. Dans une de ces pièces, quelques objets (outils, épreuves en plâtre et moulages) provenant de l’atelier de Magdalena Gross évoquent le séjour clandestin dans la villa de cette artiste réputée pour ses sculptures animalières avant la guerre.

«La belle Hélène», pour prévenir du danger

Les enfants de Jan et Antonina, Ryszard et Teresa, étaient présents à l’inauguration, ainsi que l’Israélien Moshé Tirosh, 78 ans, caché pendant trois semaines dans une pièce sans fenêtre du sous-sol de la villa, avec sa sœur Stefania, tandis que leurs parents s’abritaient dans un des enclos vides du zoo. Moshé précise que lorsque Antonina voyait des visiteurs ou des Allemands s’approcher de la villa, elle jouait au piano un air de La belle Hélène d’Offenbach, afin de signaler le danger à ses hôtes clandestins. Moshé n’oubliera jamais que les Zabinski risquaient leurs vies et celles de leurs propres enfants, les Allemands punissant de mort les familles de tout Polonais qui aidait les Juifs.

Lors de l’insurrection de Varsovie en août 1944, Jan est blessé et fait prisonnier. Après la guerre, il œuvre à la reconstruction du zoo qui rouvre ses portes en mai 1948. Forcé de démissionner en 1950, il se consacrera à la publication de livres de vulgarisation scientifique. Le 21 septembre 1965, Yad Vashem nomme Jan Zabinski et sa femme Antonina Zabinska « Justes parmi les Nations ». Le 30 octobre 1968, Jan plante un arbre sur la Colline du Souvenir. L’histoire de ces Justes était inconnue en Pologne jusqu’à la publication en 2007 du livre de l’Américaine Diane Ackerman, The Zookeeper’s Wife, récit centré sur la personnalité d’Antonina Zabinska, dont le réalisateur Niki Caro a fait un film qui sortira en 2016, avec l’actrice Jessica Chastain dans le rôle d’Antonina.

La création de ce nouveau lieu de mémoire honorant la mémoire de Justes polonais est le fruit d’une collaboration entre la fondation polonaise Panda et l’association juive From the Depths. La villa est accessible aux groupes sur réservation et aux visiteurs individuels du zoo (le samedi) à partir du 4 mai 2015. Précisons que ce remarquable parc zoologique est situé à proximité de la nouvelle ligne de métro reliant le quartier de Praga au centre de Varsovie.

The Crazy Star Villa au Jardin zoologique de Varsovie, rue Retuszowa 1/3, 03-461 Varsovie. Infos  www.zoo.waw.pl

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