L’école dévoilée

Le port du voile en milieu scolaire constitue l’un des débats publics qui déchaînent les passions les plus vives. Beaucoup d’analyses erronées ont été formulées à cet égard. La polémique a été envenimée par des erreurs d’appréciation et une série de confusions délibérément entretenues. Elles émanent tant de mouvements islamistes que de progressistes intégristes, qui dénoncent à foison les attaques dont l’islam serait la cible. Leurs vociférations ne visent qu’à grossir le trait pour discréditer les défenseurs de la laïcité et jeter artificiellement la suspicion sur leurs propos en les taxant d’islamophobes. Rappelons sur ce point que nombre de femmes musulmanes, en Belgique, en France ou en Allemagne, mais aussi au Maroc, en Tunisie ou en Turquie, se sentent en parfaite cohérence avec leur foi sans se soumettre pour autant au diktat inquisitorial du foulard. Remarquons également que la plupart des femmes marocaines qui se sont installées en Belgique ne se sentaient alors pas davantage concernées par le voile qu’elles ne comprennent aujourd’hui la fascination qu’il exerce sur leurs petits-enfants. Le débat public ne met donc pas en cause, comme d’aucuns souhaitent nous le faire croire, l’intégrité du culte islamique -les adversaires du port du voile en milieu scolaire n’attaquent ni la foi musulmane, ni les préceptes théologiques qui la régulent- mais l’exploitation politique de la crise identitaire de ces adolescentes, organisée par une frange d’activistes radicaux qui tentent d’utiliser l’école pour faire progresser leurs thèses, leur rage anti-occidentale et leur lutte en faveur du communautarisme. Ce mouvement de repli en direction d’une islamisation rétrograde et agressive n’est pas sans rappeler la tentative avortée de rechristianisation de nos universités catholiques, engagée par certains milieux chrétiens traditionalistes qu’elles ont combattus avec la détermination et le succès que l’on sait.
Ces exemples montrent qu’en vérité, la question du voile en milieu scolaire ne porte pas sur l’islam mais sur l’école. La problématique concerne notre aptitude à défendre et à poursuivre la mission pédagogique de socialisation dont l’école publique est investie. On ne peut échapper à ce préalable sans tomber dans le piège, dans la toile obscurantiste tendue par les communutaristes pour opacifier le débat, soit en attribuant à la laïcité des caractéristiques qu’elle ne possède pas -permissive, laxiste, malléable, etc.-, soit en assimilant celle-ci à une croisade menée contre l’islam. Ces deux stratégies visent à occulter du débat les questions essentielles portant sur la défense d’un corps de règles et de normes communes applicables indistinctement à l’ensemble des élèves et destinées à garantir l’exercice de la liberté de conscience critique à toutes les composantes de la société qui apprennent à vivre ensemble dans les établissements scolaires.

Légiférer pour sortir de l’ambiguïté
Or, ces questions sont nombreuses et ne peuvent être éludées plus longtemps. Est-il, par exemple, admissible que certaines jeunes filles refusent de se rendre à la piscine avec leur classe parce que les bassins de natation sont mixtes? Peut-on accepter que certains parents refusent à leurs enfants le droit de suivre les cours scientifiques sous prétexte qu’ils vont à l’encontre du système d’explication du monde développé par les textes sacrés? L’islam compte dans son histoire et dans ses traditions nombre de philosophes et de scientifiques brillants qui se sont également battus pour faire reculer les croyances et progresser la rationalité, pour concilier Raison et foi. Avicenne aurait probablement pâli d’effroi s’il avait assisté au pillage du patrimoine universel auquel se livrent certaines mouvances islamistes et auquel elles nous demandent de consentir. Leur influence hégémonique est d’ailleurs perceptible dans d’autres lieux publics, comme le milieu hospitalier. Doit-on accepter qu’un médecin ne puisse examiner une patiente, sous prétexte que son époux refuse qu’un homme l’ausculte? Combien de femmes musulmanes n’ont-elles pas renoncé à leur droit à l’avortement ou exercé celui-ci dans le plus grand secret parce qu’elles craignaient la réaction de leurs maris? La reconnaissance par la Belgique du droit à l’avortement serait-elle réservée à certaines femmes et déniée à d’autres?
On le voit, ces questions sont liées à des comportements sociaux qui, débarrassés des oripeaux de la religion, renvoient aux zones de non-droit et aux problèmes -ordinaires et profanes- du sexisme, du clanisme et de la phallocratie. Ces dérives inacceptables concernent des populations de toutes origines. Elles font étrangement écho aux pratiques de certaines communautés chrétiennes intégristes américaines qui refusent le secours de la médecine parce que leurs croyances les conduisent à remettre leur santé entre les mains de Dieu…
Si l’immigration des populations de confession musulmane s’était produite au début du siècle dernier, la question du port du voile à l’école n’aurait ému personne, tant elle s’inscrit à l’encontre des principes de neutralité, d’égalité et de laïcité qui ont fondé nos Etats occidentaux. Elle surgit malheureusement à une époque où la culpabilité post-coloniale est si prégnante dans notre société qu’elle a paralysé l’Autorité publique, ouvrant au coeur de celle-ci une béance juridique où s’est lentement immiscée une permissivité sourde, béate et insouciante, où se sont engouffrés tous les extrémismes. Certains envoient ainsi leurs troupes à l’assaut des établissements scolaires où le port du foulard est proscrit -s’employant à rallier au passage les musulmans modérés- tandis que d’autres hurlent à l’incurie, laissant libre cours à leurs fantasmes islamophobes grotesques qui identifient tous les musulmans à de dangereux intégristes.
La dérive différentialiste n’est pas un processus inéluctable. Elle doit être contenue et corrigée par une initiative parlementaire qui requiert, en réalité, au moins autant de courage que de réflexion. La question du voile en milieu scolaire doit une fois pour toutes être tranchée par une loi qui lève l’ambiguïté et stipule clairement les limites comportementales prescrites à l’école pour tout élève, quelles que soient son origine, ses convictions religieuses ou la couleur de sa peau. C’est là l’esprit et la lettre de la mission de l’école qu’il nous appartient de perpétuer.

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