C’est l’histoire de Nader*, jeune garçon de 13 ans à l’esprit critique acerbe, scolarisé dans une école d’Anderlecht et confronté pour la première fois de sa vie à la question de l’identité. Un témoignage stupéfiant de sa mère, Nora, bien décidée à ne pas baisser les bras.
« Religion, morale, ou rien… », tel a été le choix cornélien proposé aux élèves des écoles de la Communauté française cette semaine, pour la rentrée 2015, suite à l’arrêt de la Cour constitutionnelle autorisant désormais ceux qui le souhaitent à se voir dispensés du cours de religion/morale. Le « rien » peu attractif n’aura pas convaincu Nader, 13 ans, en 2e secondaire dans une école anderlechtoise, de changer d’option. « Si je ne prends ni religion, ni morale, qu’y aura-t-il à la place ? », a-t-il demandé assez justement à sa mère, lui suggérant la dispense. « J’aime débattre moi, et deux heures de fourche, c’est trop long… je préfère encore suivre la morale… ». Un choix qui ne coulait pourtant pas de source pour le jeune garçon, moins encore pour ses parents qui se rappellent comme d’hier du contenu de ce cours enseigné le vendredi 9 janvier 2015.
Les massacres de Charlie Hebdo, des Juifs et des Palestiniens
Nora et Issam sont tous les deux d’origine marocaine, elle croyante, lui musulman pratiquant modéré, tous deux opposés aux cours de religion à l’école, « tellement subjectifs », estiment-ils. Nader a passé la Fête de la jeunesse laïque, « parce que la laïcité véhicule les valeurs de vie, d’éducation, de société que nous défendons et qui peuvent être enseignées dans le cadre scolaire », souligne sa mère. C’est donc le cours de morale qu’il suit en toute logique depuis les primaires et dans sa nouvelle école secondaire.
L’incident remonte à la semaine des attentats de Paris, exactement deux jours après la tuerie de Charlie Hebdo. « Notre fils rentrait de l’école, après le cours de morale du vendredi après-midi », se souvient parfaitement Nora. « Nader m’interpelle en me parlant du déséquilibre et de l’injustice du conflit israélo-palestinien, avec d’un côté une armée israélienne suréquipée, disposant de moyens financiers, et de l’autre des Palestiniens qui n’ont que des pierres… Lorsque je demande qui lui a parlé de ça, il m’explique que c’est son professeur de morale ». Nora conseille à son fils de plutôt se documenter s’il souhaite en savoir plus, soulignant que c’est un conflit très compliqué, qu’il n’y a pas d’un côté les bons, de l’autre les mauvais. « Je ne l’avais jamais vu se comporter comme ça, en me tenant du jour au lendemain un discours communautariste. Il me répondait agressivement et semblait en colère, comme si quelqu’un de sa famille était directement concerné », raconte Nora. « Je lui ai rappelé que les meilleurs amis de mes parents étaient des Juifs et qu’on ne pouvait pas juger de la sorte toute une population ». La discussion frontale durera trois heures, au bout desquelles Nader s’effondrera en larmes. Il confiera alors à sa mère avoir vu des images d’enfants palestiniens massacrés, et être soudain lui-même terrorisé par la mort.
Le lundi matin, alors que son fils semble avoir retrouvé l’esprit critique que lui a inculqué sa famille, Nora contacte l’école en demandant que l’enseignant la rappelle. Elle rappelle encore le vendredi, explique l’incident au directeur et lui précise que sans nouvelles du professeur, elle sera contrainte de réagir par la voie officielle. Elle reçoit un quart d’heure plus tard une réponse… par sms.
« En une trentaine de lignes, le professeur m’a expliqué qu’il avait souhaité mettre en perspective Martin Luther King, le génocide, la Shoah, l’esclavagisme, la colonisation, la décolonisation, etc. pour éviter de stigmatiser la haine ! Soit l’équivalent de deux années de cours d’histoire données en deux heures… par un professeur de morale », s’insurge Nora. Il persiste en répétant qu’il sait que les élèves ont déjà vu « les images choquantes des massacres des attentats de Charlie Hebdo, des massacres des Juifs en 45 et ceux des Palestiniens en juillet et août sur les réseaux sociaux », et qu’il a donc décidé de leur remontrer ces images « avec une cohérence historique, les images ne servant qu’à illustrer le discours » ! (sic)
« J’ai insisté pour le rencontrer », poursuit Nora, « et quand je lui ai dit que nous pensions à changer notre fils d’école, il m’a répondu : « Surtout pas, nous avons besoin de parents comme vous ! » A quoi je lui ai rétorqué que je ne voulais pas me sacrifier… »
Dans cette école d’Anderlecht qui connait à 90% une population belge issue de l’immigration, principalement marocaine ou turque, Nora redoute les effets de ce genre de discours chez des jeunes qui auront peut-être été eux aussi choqués, sans pour autant en parler. « Vous imaginez les dégâts que cela peut entrainer s’ils ruminent ça tout seuls, leur colère ne fera qu’augmenter. Ce genre de matière doit faire l’objet du cours d’histoire ou de science po, pas de morale, sauf si l’objectif est de dénoncer la barbarie, mais alors sans cibler un conflit en particulier, au risque de faire naitre le doute dans l’esprit des enfants et d’alimenter le spectre du conflit de tous les Juifs avec tous les musulmans du monde. C’est totalement inapproprié, plus encore auprès d’une population comme celle-ci ».
Discrimination inversée
Par leur quotidien, leur travail comme leurs fréquentations, Nader, sa sœur et leurs parents ont toujours évolué loin du « ghetto », entretenant des relations et des amitiés très variées avec des Belges, des Français, des Marocains, des Africains… de toutes convictions. « Je suis allergique au communautarisme », affirme Nora avec force.
La question de l’identité, c’est en entrant dans son école secondaire -bien éloignée de son premier choix- que Nader a commencé à se la poser. La faute au Décret Mixité, selon Nora, « qui n’a fait qu’accentuer les discriminations et les inégalités », assure-t-elle. « Nader s’était jusque-là toujours défini par « qui je suis », jamais par « à quoi j’appartiens » », explique sa mère. « L’identité d’une personne vient de ce qu’elle est, de son libre arbitre, de ce qu’elle pense, de comment elle voit la vie, pas de sa religion ni de ce qu’elle mange à la maison ! »
Nora nous explique que pour une majorité d’élèves de cette école, « si tu as le nom et la tête d’un Maghrébin, tu dois manger hallal et parler arabe ! », raison pour laquelle Nader, d’origine marocaine certes, s’est vite retrouvé charié, isolé parmi ses camarades, considéré comme différent et mal accepté, liant difficilement de vraies amitiés.
Scolarisé auparavant dans une école à population très mixte, la réalité de sa nouvelle école lui a fait découvrir un autre monde. « Un vrai choc » pour Nora. « La vie sociale de ces élèves se réduit à l’école », souligne-t-elle, illustrant ses propos par le souvenir d’un travail scolaire de son fils. « Nader préparait une causerie avec un autre élève et je lui ai proposé de transmettre mon numéro de gsm à la mère de son ami pour qu’on s’arrange. Mon fils m’a répondu qu’elle n’avait pas de gsm et que son père n’accepterait de parler qu’à mon mari. C’est finalement moi qui l’ai reçu, mon mari étant parti au travail. Quand j’ai ouvert la porte, le garçon était seul sur le seuil et son père, garé à vingt mères ! A la fin de la journée, le garçon, comprenant visiblement ce qu’il devait faire, est parti seul rejoindre la voiture. Ce monsieur dont j’ai accueilli le fils ne m’a donc ni dit bonjour, ni dit au revoir ! Et je ne parle pas des filles qui n’ont pas le droit d’aller chez leurs amis et doivent donc se retrouver à la bibliothèque ! ».
Pour Nora, c’est l’Ecole qui ne fait pas son travail. « Ce n’est pas normal de laisser une école dans cet état… », soupire celle qui aura encore tenté de questionner directement la Communauté française via son forum internet sur cette question de la « discrimination inversée ». « Ils m’ont dit qu’ils pouvaient intervenir si je donnais tous les détails. Je voulais juste obtenir une dérogation pour changer mon fils d’école, pour éviter qu’il sombre… ».
* Par respect de la vie privée, tous les prénoms ont été modifiés.
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