Les attentats visant des Juifs sont-ils systématiquement suivis d’une augmentation des actes antisémites ? C’est la thèse pour le moins inquiétante développée par Georges Bensoussan (Mémorial de la Shoah -Paris). A quoi l’historien ajoute une désinhibition des complotistes face auxquels il convient de mieux s’armer.
Depuis les attentats de Bruxelles, les paroles et actes antisémites semblent de nouveau connaitre une hausse, comme l’illustrent le changement d’école le 25 mars dernier d’un adolescent juif obligé de se tourner vers un établissement scolaire juif pour échapper aux insultes antisémites de ses camarades, ou les jets de pierre dont ont été la cible le 26 mars au parc Duden de Forest un rabbin et un jeune Bruxellois.
L’historien Georges Bensoussan, responsable éditorial du Mémorial de la Shoah à Paris, analysait déjà la situation dans son livre retentissant Les Territoires perdus de la République, publié en 2002 aux éditions Mille et une nuit. Avec cette volonté très critiquée à l’époque de vouloir nommer les choses et voir la réalité.
« La hausse des actes antisémites à la suite d’attentats antisémites, c’est la répétition d’un schéma connu : à savoir que l’agression ne constitue jamais un barrage moral, mais au contraire une incitation, ce qu’on peut avoir du mal à comprendre », explique-t-il. « On l’a vu en Pologne, où les pogroms perpétrés contre des Juifs ont été beaucoup plus violents après la Shoah, comme le pogrom de Kielce. La violence est une levée des inhibitions, exactement comme l’antisémitisme arabe importé en France a décomplexé l’antisémitisme français traditionnel. Un Soral ne peut se comprendre qu’à travers cette analyse. Toute agression antisémite en appelle une autre… ».
Que ce soit après Merah à Toulouse en 2012, après l’attentat du Musée juif à Bruxelles en 2014, et même bien avant cela, après les profanations du cimetière juif de Carpentras en 1990, « le sens commun pouvait laisser penser que les attaques verbales et les agressions antisémites allaient régresser, c’est l’inverse qui s’est produit », relève Georges Bensoussan. Le même phénomène est survenu après les attentats de Charlie Hebdo et du 13 novembre qui ne visaient plus strictement des Juifs, mais la France, comme terre des Lumières… « Parce que les actes terroristes ont toujours relancé les agressions à l’égard de ceux qui en avaient été les victimes, les attentats de Charlie Hebdo et du Bataclan ont relancé le discours francophobe d’une partie des populations du Maghreb ».
La théorie du complot, une finalité psychique ?
Les attentats terroristes ont aussi ravivé par ailleurs les théories du complot, la faute étant rapidement imputée aux Juifs. Selon Georges Bensoussan, « ces attentats terroristes sont tellement culpabilisants pour le monde arabo-musulman qu’il faut absolument s’en décharger. On retombe alors dans le vieux schéma du complot juif international classique et la démonologie arabe. Avec l’antisémitisme tel une vraie pathologie, celle de la paranoïa », soutient-il. « Le complotiste passe souvent pour un esprit plus lucide, plus intelligent et plus au courant de la situation que vous, en vous faisant passer pour le benêt qui gobe tout ce qu’on lui dit. Mais l’hypercritique, très bien analysée par Gérald Bronner dans La démocratie des crédules (PUF), est en réalité l’autre face de la crédulité ».
Si l’historien estime l’enseignement de la Shoah indispensable, il reste toutefois bien conscient de son paradoxe. « Il est tout à fait naïf de croire qu’un bon enseignement de la Shoah va endiguer l’antisémitisme. C’est souvent l’inverse qui se produit, car cela maintient le Juif dans une position de victime, qui légitime l’agression dont il est victime, puisqu’il est victime par essence… et par naissance. Enseigner la Shoah est bien sûr nécessaire, mais n’a pas d’effet sur une population imprégnée d’antisémitisme dès l’enfance, comme le confirmait encore récemment le frère de Mohamed Merah interviewé dans Le Point ».
Pour être efficace, et déconstruire des théories qui ont trouvé selon lui un boulevard dans nos sociétés démocratiques, Georges Bensoussan affirme la nécessité d’inclure dans toute formation sur l’histoire de la Shoah une formation sur les complotismes. « Il faut apprendre à démonter les mécanismes des théories du complot, comprendre comment on arrive à raisonner comme ça. La théorie du complot a toujours une finalité psychique, elle est là pour soulager le malaise. Plus on va la décortiquer, mieux on va pouvoir la déconstruire, et moins, on se trouvera désarmé. Si vous répondez aux complotistes sur le terrain où ils veulent vous emmener, vous avez perdu ».
]]>