Bien que des Juifs non religieux soient actifs depuis de nombreuses années dans la vie politique anversoise, différents candidats juifs orthodoxes se sont présentés sur les listes aux élections communales d’octobre. Une nouveauté qui illustre certaines transformations de la communauté juive anversoise.
Pour les élections communales de 2012 et les fédérales de juin 2014, les partis politiques avaient déjà considéré la communauté juive anversoise comme un vivier électoral indispensable pour remporter le scrutin. Des efforts particuliers avaient été mobilisés pour capter les voix juives, et tout particulièrement celles des franges les plus orthodoxes de la communauté juive. Des tracs électoraux en yiddish étaient distribués et certains candidats n’hésitaient pas à se rendre dans les synagogues pour y faire des promesses impossibles à tenir face à des non-Juifs.
Loin de tirer les leçons de ces dérives communautaristes et clientélistes, aucune remise en question n’est intervenue lors des élections communales d’octobre. Tous des partis condamnent haut et fort le communautarisme et le clientélisme qui l’accompagne, surtout lorsqu’il s’exprime chez un concurrent, mais ils envisagent encore la communauté juive anversoise comme un enjeu électoral incontournable. « Quand on voit les efforts déployés par certains partis pour séduire les électeurs juifs, c’est remarquable au sens premier du terme. On ne peut pas ne pas relever cet intérêt marqué pour la communauté juive », observe le libéral (Open VLD) Claude Marinower, ancien échevin à l’Enseignement, réélu au conseil communal d’Anvers. Bien que l’intérêt porté par les partis politiques à la communauté juive soit inversement proportionnel au nombre réel d’électeurs juifs, les états-majors locaux y attachent encore beaucoup d’importance. « Même si cela représente peu de voix au regard de l’ensemble du corps électoral, c’est malgré tout quelques milliers de voix prises. Ce qui n’est pas négligeable dans une élection communale. Quelques milliers de voix peuvent faire la différence entre deux ou trois sièges au Conseil communal », reconnaît Claude Marinower.
Offensive de charme
Les dirigeants communautaires juifs ne sont ni aveugles ni dupes. « On a assisté à une véritable offensive de charme de la part des partis politiques envers la communauté juive », confirme Elie Ringer, ancien président du Forum der Joodse Organisaties, l’institution représentative des organisations juives d’Anvers « Comme chaque voix est importante, ils pensent qu’un “vote juif” leur permettra de faire pencher la balance en leur faveur. Soyons clairs, il n’y a pas de vote juif ni de directives indiquées par les dirigeants communautaires. Le vote est éparpillé et comme leurs concitoyens non juifs, les Juifs ont un comportement électoral très diversifié. Je ne suis sûr que d’une chose : c’est qu’ils ne votent pour aucun parti extrémiste. Ils ont apporté leurs suffrages à des partis démocratiques ».
Mais c’est surtout la présence accrue de candidats appartenant à la communauté juive qui ne passe pas non plus inaperçue. Samuel Markowitz, un Juif orthodoxe très actif au sein de l’association de secours Hatzala, siégeant déjà au Conseil de district d’Anvers où il est devenu échevin à la Participation, à l’Economie locale, au Sport, aux Marchés et Foires et à la Sécurité, a mené la liste Open VLD pour ce district. Non seulement il figure avec sa kippa sur les affiches électorales, mais il a toujours exercé son mandat d’échevin en la portant.
Le port d’un signe religieux aussi ostensible pose évidemment la question de la neutralité des mandataires politiques dans l’exercice de leurs fonctions. Un malaise que ne partage pas Elie Ringer. « On peut envisager la question de manière positive. On a souvent reproché aux Juifs orthodoxes d’Anvers de vivre en vase clos et de ne pas se préoccuper de la ville dans laquelle ils vivent. Lorsque des jeunes Juifs orthodoxes se lancent dans l’arène politique, il me semble normal de saluer leur démarche et de les encourager à servir la collectivité et à contribuer au vivre-ensemble ».
Pendant longtemps, les élus juifs ou les dirigeants d’institutions juives en contact avec le monde politique ne portaient pas de signes religieux. Les choses ont commencé à changer à partir de la fin des années 1990 lorsque le Forum der Joodse Organisaties s’est imposé progressivement comme l’organisation représentative des Juifs d’Anvers. « Aujourd’hui, c’est du côté du monde politique que les choses changent », se réjouit Elie Ringer. « Des candidats juifs apparaissent avec leur kippa sur les affiches électorales. D’une certaine manière, c’est un retour aux sources : pendant l’entre-deux-guerres, des députés du parti juif orthodoxe Agoudat Israël siégeaient au Parlement polonais avec leur kippa ». Il est vrai qu’aujourd’hui Samuel Markowitz n’est plus le seul candidat juif orthodoxe à se présenter aux élections communales. Le jeune Joseph Steinmetz s’est porté candidat Open VLD à la province d’Anvers et Rezi Friedman (lire notre encadré) s’est présentée sur la liste CD&V pour la commune et le district d’Anvers. Parmi ces trois candidats, seul Samuel Markowitz est élu au district d’Anvers avec le score plus qu’honorable de 2.819 voix de préférence.
Candidat juif, candidats des Juifs
L’émergence de candidats juifs orthodoxes s’explique par l’évolution sociologique de la population juive anversoise. En raison de la disparition progressive du monopole juif sur l’activité diamantaire, de plus en plus de Juifs non religieux ont quitté Anvers pour s’installer à Bruxelles, en Israël ou aux Etats-Unis. Ce qui renforce le poids des religieux (orthodoxes et ultra-orthodoxes) au sein de cette communauté juive. Et il semble que cette transformation progressive de la communauté juive entraîne ses composantes orthodoxes et ultra-orthodoxes non seulement à revendiquer une plus grande représentativité au sein des institutions juives anversoises, mais aussi à participer davantage à la vie de cette Métropole cosmopolite marquée par la diversité culturelle et religieuse.
Ce réveil citoyen des communautés juives orthodoxes d’Anvers que certains saluent a toutefois ses limites. Les scores électoraux de leurs candidats mettent en exergue le plafond de verre auquel se heurtent tous les candidats « communautaires » ou « issus de la diversité » : ils ne recueillent que les votes de leurs semblables. Pour l’électeur anversois lambda, ils demeurent des candidats juifs et pour les états-majors des partis, ils sont considérés comme les candidats des Juifs.
En fin de compte, l’éternelle question se pose : est-ce bon pour les Juifs d’Anvers ? Sûrement. On ne peut que se réjouir de voir des Juifs orthodoxes s’investir dans la vie publique et participer activement au Samenleving (vivre-ensemble). Mais la présence d’élus juifs ne changera rien pour la communauté juive d’Anvers. Ses dirigeants communautaires se sont toujours débrouillés pour défendre ses intérêts auprès des responsables politiques sans que cela ne nécessite l’intervention ni la médiation d’un élu juif. Cela ne risque pas de changer.