Dans une tribune publiée en octobre 2003 dans Haaretz, David Grossman, le célèbre romancier israélien, écrivait qu’il fallait écouter les 27 pilotes de la force aérienne israélienne refusant d’exécuter des ordres illégaux et immoraux. Ils qualifiaient ainsi les attaques menées contre des cibles au sein même de centres urbains palestiniens où la densité de population est très importante. Oui, il faut écouter ces soldats toujours prêts à garantir la sécurité de leurs concitoyens et à défendre un pays qu’ils aiment, car ils brisent le silence sur les problèmes moraux et légaux que posent l’occupation de la Cisjordanie et Gaza.
C’était prévisible, les Israéliens les ont écoutés. Dans un pays où l’influence morale et politique des militaires a beaucoup plus de poids qu’ailleurs, les 27 pilotes ne s’adressaient pas à des sourds. Leur initiative a surtout touché les mouvements politiques et associatifs de la gauche sioniste. Ils ne pouvaient pas rester de marbre face à des hommes affichant sincèrement leur attachement aux valeurs sionistes et leur patriotisme pour exiger la fin de l’occupation. Le grand mérite des 27 pilotes fut, à l’instar d’autres initiatives apparues simultanément, de sortir les Israéliens de leur léthargie et de contraindre le gouvernement à adopter une politique qu’il avait toujours écartée : le retrait de Gaza et le démantèlement de ses colonies. Il est vrai que pour le reste, ils ne sont pas parvenus à susciter le soutien massif de la part des Israéliens. De plus, les menaces émanant de nombreux soldats religieux de ne pas exécuter les ordres d’évacuation des colons de Gaza placent inconfortablement les 27 pilotes devant les contradictions de leur démarche. Ce qui était pertinent en 2003 ne l’est plus alors que le plan de désengagement sera mis en oeuvre.
S’ils ne tiennent pas compte des évolutions en Israël, où la volonté de ne plus dominer les Palestiniens s’affirme de plus en plus, le fossé se creusera entre ces pilotes et leurs compatriotes. Et ce n’est pas avec les tournées effectuées en Europe par l’un des initiateurs de leur lettre, Yonatan Shapira, que les choses vont s’arranger. Bien au contraire. En choisissant de s’adresser en Belgique à un public inconditionnellement pro-palestinien en compagnie d’autres d’activistes israéliens radicaux, il a malheureusement déforcé sa démarche originelle. Ainsi, lors d’une conférence à laquelle il participait le 18 avril à la salle Dupréel de l’ULB, là où il s’agissait d’introduire la nuance et la complexité, Shapira s’est contenté de poncifs et d’encouragements à mener des campagnes en faveur de sanctions à l’égard d’Israël, voire de boycott. Bien qu’il n’ait pas prononcé ce terme, la description qu’il en donne s’apparente hélas à cette mesure. Dans ces conditions, son amour d’Israël exprimé ostensiblement devant un public hostile à son pays perd de sa substance et passe inaperçu. Pire, sa démarche risque d’être instrumentée par les contempteurs les plus acharnés d’Israël ayant enfin trouver une caution à leur haine. Il suffit de lire le compte-rendu de cette conférence rédigé par J.-F. Bastin Abdullah et Rachid Zegzaoui du groupuscule islamiste PJM (Parti des Jeunes musulmans) n’hésitant pas à associer Yonatan Shapira à leur remise en cause de l’existence de l’entité sioniste pour comprendre que son témoignage sincère et honnête conforte de nombreuses personnes dans leur hostilité à Israël. Par conséquent, on comprend aussi pourquoi de nombreux refuzniks israéliens refusent de s’adresser à la presse étrangère.