L’enterrement civil gagne ses lettres de noblesse

Une loi israélienne de 1996 a consacré l’existence des cimetières civils. Mais il aura fallu attendre une décennie de plus pour que l’enterrement civil devienne une réalité.

C’est un fait : en Israël, le rabbinat orthodoxe détient un quasi-monopole sur les mariages, les divorces et les enterrements juifs. Mais des formules alternatives existent. Depuis de nombreuses années, le mariage civil célébré à l’étranger -notamment à Chypre- offre ainsi une solution de rechange aux conjoints israéliens qui ne souhaitent pas dire « oui » devant M. le Rabbin ou qui ne partagent pas la même religion. Et il en va de même dans le domaine des enterrements. Certes, les funérailles juives reposent largement sur les « hevra kadisha », ces sociétés de pompes funèbres orthodoxes, au nombre d’environ 600 sur le territoire national, et qui sont toutes rémunérées par l’Etat. Mais leur monopole a été battu en brèche par la force des évènements. Avec l’arrivée dans les années 90 de près d’un million et demi de Juifs issus de l’ex-Union soviétique, la question des enterrements civils s’est vite posée.

Eligibles à la « loi du retour » qui permet à tout individu ayant un grand parent juif (ainsi qu’à leurs conjoints) de s’installer dans l’Etat hébreu, ces nouveaux venus -dans un cas sur quatre- n’étaient pas reconnus comme Juifs au sens de la Halakha  (la loi juive), selon laquelle la judéité se transmet par la mère. Et ne pouvaient donc pas se faire enterrer religieusement dans le pays. Une situation douloureuse qui a mis la pression sur les pouvoirs publics.

Une autre organisation s’est retrouvée à la pointe du combat : « Menuha Nekhona » (Reposer en paix), une association établie en 1986 par Avraham Gal, qui rassemble des Juifs laïques, d’affiliation « Conservative » ou « Réformiste ». Son objectif : faire en sorte que chaque personne en Israël puisse obtenir le droit de bénéficier du service funéraire correspondant à ses convictions. Et ce, via la création de cimetières civils régis par des instances indépendantes.

Funérailles à la carte

C’est donc sous la pression de différents lobbies que la Knesset a voté en 1996 une loi accordant à tout citoyen le droit de se faire enterrer dans un cimetière civil. Seulement voilà, les moyens n’ont pas suivi et seul un cimetière public proposant des cérémonies séculaires a fait son apparition dans la ville du Néguev de Be’er Sheva (Ndlr : où vivement de nombreux immigrants d’ex-Union Soviétique) dans les dix ans suivant l’adoption de cette loi. Dans l’intervalle, les kibboutzim ainsi que certains entrepreneurs privés ont pris le relais afin d’offrir des funérailles à la carte.

Pionnier du genre, le kibboutz Einat (lire notre encadré) a commencé par organiser des obsèques pour les immigrants russes ne pouvant se faire enterrer dans des cimetières juifs. Avant de proposer des prestations payantes pour les laïques désireux, par exemple, de reposer dans un cercueil et non enveloppés d’un linceul blanc, comme le veut la coutume en Israël. Mais le filon s’est un peu tari. Des associations locales ont dénoncé la prolifération des « enterrements pour nantis » sur des terres à vocation agricole. Surtout la création de cimetières civils a fini par se concrétiser sur l’ensemble du territoire israélien. Le pays en compte désormais douze – dans les principales villes comme Tel-Aviv, Haïfa, Jérusalem, mais aussi depuis 2011, à Kfar Saba. De sorte que les Israéliens laïques ont pu obtenir -sans avoir eu à livrer bataille- le droit de bénéficier d’un enterrement civil et gratuit.

A en croire le chercheur Guy Ben-Porat, de l’Université Ben Gourion, et auteur d’un ouvrage sur la Sécularisation de l’Israël contemporain (Cambridge, 2013), cette nouvelle donne aurait même exercé une influence positive sur les « hevra kadisha » qui font désormais preuve de plus de flexibilité. A Tel-Aviv, le directeur d’une société de pompes funèbres orthodoxe explique ainsi que « son entreprise fournit des services “suivant la Halakha” », mais qu’elle « n’oblige personne à recourir à un rituel religieux. Ceux qui ne veulent pas de rabbin ou qui ne souhaitent pas lire le Kaddish peuvent déclamer de la poésie ou tout autre texte »

2% des enterrements juifs

En tout état de cause, les statistiques montrent que les enterrements civils restent relativement peu nombreux dans le pays. Selon certaines estimations, ils ne représenteraient que 2% de l’ensemble des enterrements parmi les Israéliens juifs. « Au cours des quatre dernières années et demi, le pays a recensé près de 4.000 enterrements civils, toutes religions confondue», indique un récent rapport de la Knesset sur le sujet. Tout en précisant que ce chiffre ne comprend pas les funérailles juives non religieuses « par choix »… Le rapport cite toutefois un sondage réalisé par le Ministère des Cultes (qui paradoxalement gère les enterrements non religieux…) et les autorités foncières du pays, lequel prédit que la demande en faveur des obsèques civiles devrait concerner 38.000 enterrements sur la période 2013-2020, soit 4.750 cérémonies funéraires civiles en moyenne par an.

Le libre choix de l’incinération
Dans le judaïsme, l’incinération reste un tabou. La loi juive l’interdit, car elle est considérée comme une atteinte à la
dignité du corps humain. Tandis que certains détracteurs estiment qu’il est moralement impossible d’y recourir après la Shoah. Le directeur d’Aley Shaleyet (feuilles d’automne, en hébreu), Alon Nativ, ne s’est pourtant pas privé de l’inscrire au menu de ses services funéraires. Simplement, la localisation du crématorium reste « top secret », précise l’entreprise fondée en 2004, la seule du pays à proposer la crémation. Et ce, afin d’éviter les actes de vandalisme dont la maison funéraire a déjà fait l’objet à la fin des années 2000. « Nous recevons des centaines de demandes d’incinération par an », assure Alon Nativ qui est aussi entrepreneur issu du secteur high-tech. « Chaque individu doit pouvoir adopter le mode d’inhumation qui lui convient le mieux ». Pour son ultime voyage, Elisheva Michaeli, une laïque convaincue, ne voulait pas faire appel à la hevra kadisha. « Selon ses vœux, nous avons dispersé ses cendres en mer, au soleil couchant », raconte son fils unique, Giora Michaeli. « Toute sa vie, Elisheva a vécu à l’écart des cérémonies religieuses. Je suis juive, donc pas besoin de m’entourer de rituels superflus, avait-elle prévenu. Elle ne croyait ni à la résurrection de l’âme ni à l’arrivée du Messie ». Invoquant le principe du « libre choix » et la nécessité de briser le monopole orthodoxe, Aley Shaleyet fait également valoir qu’aux Etats-Unis, pas moins de 15.000 personnes de confession juive ont recours à l’incinération chaque année.

Kibboutz Einat, pionnier des obsèques alternatives

L’une des principales attractions du kibboutz Einat, situé à vingt minutes en voiture au nord-est de Tel-Aviv, se trouve au bout d’une large allée de cyprès, bordée d’un champ de tournesols : un cimetière verdoyant de près d’un millier de tombes, où sont inhumés les membres de l’institution communautaire, mais aussi des Israéliens de l’extérieur, qui pour la plupart ont désiré un enterrement alternatif. Einat a commencé par organiser des funérailles civiles pour les immigrants russes dont la judéité n’était pas avérée. Puis, le kibboutz a ajouté des prestations payantes pour les Israéliens laïques. Une diversification qui a permis à ce village coopératif d’arrondir ses fins de mois. Présent dans la fabrication de chaussures, dans la boulangerie
industrielle et dans les cultures agricoles, le kibboutz Einat facture en effet entre 5.000 et 6.000 dollars l’enterrement civil, un prix qui comporte le travail de maintenance de la tombe sur une période de douze ans. Cette manne n’est pas négligeable pour un kibboutz qui, à l’image du secteur, a traversé une grave crise financière. D’autant que le bouche à oreille, associé à la publicité donnée aux enterrements de quelques célébrités -comme l’acteur comique Yisrael Poliakov (du trio mythique « Hagashash Ha Hiver ») ou plus récemment le milliardaire Marc Rich- tient lieu de tout plan média.

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