Les accommodements douteux du pacifisme

La crise irakienne a suscité une nouvelle montée du pacifisme en Belgique. A l’appel d’organisations syndicales, de groupuscules d’extrême gauche, d’associations arabo-musulmanes et de mouvements islamistes, des milliers de personnes sont descendues à plusieurs reprises dans les rues de Bruxelles pour dénoncer une intervention militaire en Irak. Toutes ces manifestations tentent de faire rejouer les vieux mécanismes de défense de la paix sur une ligne traditionnelle d’anti-américanisme. Les Etats-Unis y sont toujours présentés comme un pays impérialiste qui menace de ses armes, de ses capitaux, de ses industries l’indépendance des Etats et la paix dans le monde.
Ces rassemblements permettent aussi à tous ces pacifistes d’exprimer leur hostilité viscérale à l’égard d’Israël. Il suffit de lire les slogans pour s’en convaincre : assimilation du sionisme au nazisme, appel au boycott universitaire, économique et culturel d’Israël, soutien à des organisations terroristes comme le Hamas… La crise irakienne rapproche curieusement pacifistes d’extrême gauche et radicaux islamistes dans ce rejet, latent chez les uns et tonitruant chez les autres, d’Israël et du sionisme.
Qu’y a-t-il donc, dans le pacifisme, qui pousse vers la stigmatisation d’Israël, et qu’y a-t-il dans cette stigmatisation, qui attire ces pacifistes? Pourquoi ces derniers sont-ils prêts à s’accoutumer de la présence à leurs côtés de groupes affichant ouvertement leur antisémitisme et professant une conception de la société et des droits de l’Homme incompatible avec celle qui les anime au quotidien? Lorsqu’on fait remarquer à ces pacifistes d’extrême gauche que leur antisionisme a une fâcheuse tendance à glisser vers la judéophobie, ils répondent outrés qu’ils ont toujours milité contre le racisme et l’antisémitisme. La dénonciation de ce phénomène et de la guerre procède en effet d’un même système normatif et d’un même amour de l’Humanité les amenant à rejeter les fauteurs de guerre et les antisémites. Malheureusement, le problème palestinien et son exacerbation depuis la seconde intifada ont bouleversé leur système de valeur. Toujours prêts à lutter contre l’antisémitisme quand il sévit dans les rangs de l’extrême droite, ces pacifistes se montrent soudain aphones quand il se déchaîne sous leurs yeux dans une manifestation. Ils sont alors amenés à lui trouver des excuses ou des justifications destinées à expliquer pourquoi ses auteurs en sont réduits à de telles attitudes à l’égard d’Israël et des Juifs.
Il existe malgré tout des femmes et des hommes de bonne volonté qui ont appris à rude école que l’engagement antiraciste et antifasciste ne dresse pas de muraille protégeant l’extrême gauche contre toute dérive, même antisémite. Qu’ils soient de gauche ou de droite, ils se dressent contre les accommodements douteux et les compromissions du pacifisme actuel. Sans pour autant approuver la politique des Etats-Unis ou d’Israël, ils sont conscients que l’amour de la paix ne passe par la diabolisation de ces deux pays et le ménagement de Saddam Hussein. Il en va de même lorsqu’il est question de la cause palestinienne : en accordant la priorité à une solution qui prévoit la coexistence de deux Etats côte à côte, ils empêchent l’antisémitisme et l’antisionisme de s’immiscer dans une cause qui en vaut la peine. Que les pacifistes dénonçant la guerre en Irak en fassent autant, tout le monde s’en portera mieux.

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