Les Accords d’Oslo, 20 ans après

Yitzhak Rabin et Yasser Arafat ont signé le 13 septembre 1993 à Washington des accords négociés secrètement à Oslo. Instaurant la négociation comme mode de résolution du conflit et établissant une autonomie intérimaire palestinienne, les Accords d’Oslo n’ont pas abouti à la conclusion d’un traité de paix définitif. Les deux architectes de ces accords, Yossi Beilin et Ron Pundak, reviennent sur cette tentative avortée de mettre fin au conflit israélo-palestinien.

Quelle était la particularité des Accords d’Oslo que vous avez négociés il y a vingt ans ? Ron Pundak : Pour la première fois, deux mouvements nationaux antagonistes, le sionisme et le mouvement national palestinien, se reconnaissent mutuellement et prennent conscience que cette terre est le foyer national des deux peuples. La seule alternative possible est donc le partage. Ce principe consacré par les Accords d’Oslo est toujours valide vingt ans après. Je dirais même qu’aujourd’hui, il est même beaucoup plus ancré dans les esprits qu’en 1993. A cette époque, il n’y avait que la gauche israélienne qui y adhérait. Aujourd’hui, même Benjamin Netanyahou, le leader de la droite nationaliste, l’homme qui s’est opposé virulemment aux Accords d’Oslo, parle sans problème de la solution à deux Etats.

Yossi Beilin : La reconnaissance mutuelle entre Israël et l’Organisation de libération de la Palestine (OLP) est sans conteste l’atout majeur de ces accords. Pour le reste, nous nous sommes largement inspirés des recommandations faites lors de la Conférence de Madrid en 1991, notamment pour tout ce qui se rapporte à la période intérimaire et aux institutions palestiniennes à créer. En revanche, l’idée selon laquelle la pleine autonomie serait accordée d’abord à Gaza et Jéricho était inédite.

Quels sont les principaux défauts des Accords d’Oslo ? R. Pundak : Le problème majeur d’Oslo réside dans la mise en œuvre de ce que j’appelle la « fin de la partie ». A cet égard, il existe un fossé important entre la gauche et la droite en Israël. Pour la gauche sioniste, Israël doit aboutir avec les pays arabes à un accord de paix dont les fondements sont identiques à celui qu’il a conclu avec l’Egypte. Il s’agit de la mise en œuvre de la résolution 242 : Israël se retire des territoires conquis en 1967 avec des modifications de frontières et des échanges de territoires, en échange d’une paix durable. L’Etat palestinien est créé aux côtés d’Israël et les pays de la Ligue arabe reconnaissent ainsi Israël comme un pays faisant partie intégrante du Moyen-Orient. Cette option est rejetée par la droite israélienne qui veut conserver un maximum de territoires et de colonies en Cisjordanie même si, comme Benjamin Netanyahou le répète, elle accepte la création d’un Etat palestinien. Pas n’importe quel Etat palestinien évidemment : un Etat faible, sans continuité territorial, dont la souveraineté n’est pas pleine et entière. En un mot, une espèce d’autonomie élargie. Une option irréalisable que les Palestiniens ne peuvent accepter.

Y. Beilin : Les Accords d’Oslo ont échoué dès lors que les opposants (la droite israélienne) à ces accords ont rendu permanente une situation qui devait par essence n’être qu’intérimaire et provisoire. De cette manière, ils ont bloqué un processus qui ne fonctionne que s’il évolue en suivant les différentes étapes. A partir de l’assassinat d’Yitzhak Rabin, la situation s’est détériorée. La principale erreur que nous avons donc commise est de ne pas avoir cherché à obtenir un accord définitif en 1993 dès la signature des Accords d’Oslo. Tous les ingrédients étaient réunis pour qu’on puisse conclure un accord de paix définitif : la première Guerre du Golfe venait de se terminer et les Américains étaient disposés à s’impliquer activement dans le règlement du conflit du Proche-Orient, la légitimité de l’OLP était incontestée et le gouvernement d’Yitzhak Rabin était un des plus « paix » de l’histoire. Malheureusement, nous avons opté pour un processus impliquant une phase intérimaire parce que Rabin refusait qu’on s’engage tout de suite dans la négociation d’un accord définitif dès 1993. Enfin, on ne peut pas évacuer la question du terrorisme. Le massacre commis à Hébron par Baruch Goldstein en 1994 a déclenché un cycle infernal de violence. Quarante jours après ce massacre, le Hamas a réagi en commettant un attentat-suicide à Afoula en guise de représailles. D’autres attentats ont été commis et le cycle infernal terrorisme/représailles n’a cessé d’accompagner le processus d’Oslo.

En n’envisageant aucune disposition concernant les colonies de Cisjordanie, les Accords d’Oslo n’étaient-ils pas condamnés à échouer ? Y. Beilin : Si rien n’a été prévu concernant les colonies, c’est parce que nous considérions que l’accord intérimaire n’était pas destiné à devenir permanent. Rien n’empêchait donc les Israéliens de construire des colonies ! Lorsque Netanyahou est devenu Premier ministre en 1996, cette particularité ne lui a pas échappé et il en a profité pour intensifier la construction de colonies en Cisjordanie. Il est évident que nous aurions dû insérer une disposition concernant l’interdiction de construire des colonies, mais Yitzhak Rabin s’y opposait. Il s’était engagé oralement envers les Palestiniens à ne pas poursuivre la colonisation, mais il ne voulait pas qu’on le force à transcrire par écrit cet engagement qui l’exposerait à de nombreuses critiques en Israël. Les Palestiniens ont accepté, mais rétrospectivement, ce fut une erreur majeure.

R. Pundak : Il faut bien comprendre que les Accords d’Oslo ne constituaient pas un accord de paix définitif. Il s’agissait du premier mouvement d’un processus censé aboutir à un accord définitif. Il avait pour objet de changer le paradigme des rapports entre Israéliens et Palestiniens à travers la reconnaissance mutuelle. Concernant les colonies, il est vrai que nous aurions dû prévoir des dispositions plus strictes et plus précises sur l’interruption de leur construction. Ces dispositions auraient effectivement facilité la mise en œuvre des Accords d’Oslo. Mais je ne pense pas pour autant que ce soit la raison principale de l’échec du processus d’Oslo.

Quelles sont alors les raisons de cet échec ? R. Pundak : Premièrement, Yitzhak Rabin et Shimon Peres n’ont jamais indiqué clairement à l’opinion publique israélienne que l’objectif poursuivi par les Accords d’Oslo était la création d’un Etat palestinien avec Jérusalem-Est pour capitale. Il fallait le dire immédiatement après la signature de ces accords sur la pelouse de la Maison Blanche. La deuxième erreur réside dans l’attitude générale de Yasser Arafat : il s’est engagé à négocier et à ne pas recourir à la violence. Or, il tenait systématiquement un double langage. Je ne dis pas qu’il appelait au terrorisme, mais avec son double langage, il laissait entendre qu’il ne s’y opposait pas. De cette manière, Arafat a terriblement affaibli le soutien israélien aux Accords d’Oslo. Et la troisième erreur fondamentale s’est produite après l’assassinat de Rabin en 1995. Si Shimon Peres avait organisé des élections législatives dans les semaines qui ont suivi l’assassinat de Rabin, il les aurait remportées avec une majorité importante. Peres en a décidé autrement et d’une certaine manière, il a permis à la droite de se relever et de se renforcer. Quand Benjamin Netanyahou est devenu Premier ministre en 1996, il a tout mis en œuvre pour vider les Accords d’Oslo de leur substance. Ces trois erreurs combinées avec l’intensification de la colonisation en Cisjordanie et la multiplication des attentats palestiniens n’ont pas permis d’entamer la phase de négociation du statut final.

Si c’était à refaire vingt ans après ? R. Pundak : Sans aucune hésitation, je m’y engagerais car les Accords d’Oslo s’inscrivent pleinement dans la dynamique du plan de partage de 1947. Ils consistent même en une initiative des plus sionistes : ils visent précisément à préserver l’Etat d’Israël comme foyer national du peuple juif. Ces accords devaient ponctuer la fin d’une ère de construction et de consolidation de l’Etat d’Israël et ouvrir une nouvelle ère au cours de laquelle Israël deviendrait un pays normal. Pour qu’Israël puisse connaître enfin la normalité, notion placée au cœur du projet sioniste, nous devons impérativement définir nos frontières et mettre fin au conflit qui nous oppose au mouvement national palestinien. Ce n’est que dans ces conditions que nous pourrons enfin définir dans un esprit de tolérance et d’ouverture ce que doit être l’Etat d’Israël. Tant que notre sécurité est menacée et tant que nous occupons un autre peuple, il est impossible de penser Israël comme un pays normal.

Y. Beilin : Je n’ai aucun regret, car un jour ou l’autre, nous nous retirerons de Cisjordanie, suite à un accord négocié ou unilatéralement. Si nous voulons qu’Israël demeure un Etat juif et démocratique, nous n’avons pas d’autre choix. Même un homme comme Netanyahou l’a compris et se résoudra à un retrait de Cisjordanie. Il privilégiera la voie unilatérale, car il ne croit pas en la paix avec les Arabes. Ce retrait se fera d’autant plus qu’aucun dirigeant sioniste ne défend la solution à un seul Etat. Si cette dernière ne verra jamais le jour, cela ne signifie pas pour autant qu’il y aura deux Etats ! Il existe d’autres options, même si je suis convaincu que la solution des deux Etats est la meilleure pour les Israéliens et les Palestiniens.

Yossi Beilin est né en 1948. Ancien ministre israélien, il a siégé dans différents gouvernements travaillistes entre 1988 et 2001 dans lesquels il a joué un rôle crucial dans les négociations avec les Palestiniens. Artisan des Accords d’Oslo, il a également participé activement en janvier 2001 aux négociations de Taba au cours desquelles Israéliens et Palestiniens étaient très proches d’un accord. Le nom de Yossi Beilin est surtout associé au Pacte de Genève, une initiative de paix israélo-palestinienne non officielle signée en décembre 2003 et considérée comme le modèle d’un éventuel traité de paix entre Israéliens et Palestiniens.

Ron Pundak est né en 1955. Ancien journaliste au quotidien israélien Haaretz, il a fait partie de l’équipe des négociateurs des Accords d’Oslo en 1993 entre Israël et l’OLP. Nommé directeur général du Centre Peres pour la paix en 2001, il a exercé cette fonction jusqu’en 2011. Entre 2001 et 2003, il a participé aux discussions qui aboutiront à la signature du Pacte de Genève entre Yossi Beilin et Yasser Abed Rabbo. Depuis 2005, il copréside le Forum israélo-palestinien des ONG pour la paix.

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