La fête annuelle de l’Union des Organisations Islamiques de France (UOIF), l’émanation des Frères musulmans en France a été l’occasion de vérifier, si besoin était, qu’elle pratique volontiers le double langage.
Pour nombre de croyants, la « Rencontre Annuelle des Musulmans de France » qui se tient depuis 1988 au Bourget (nord de Paris) est devenue une sorte de « Muslim Pride » ou l’équivalent de la « Fête de l’Humanité » communiste.
Un lieu convivial pour une sortie qui se fait souvent en famille dans ce qui est d’abord un gigantesque marché. Car au Bourget, on trouve tout ce qui est musulman : vêtements, nourriture, tapis de prières, littérature islamique, DVD, innombrables éditions du Coran…
Et aussi des nouveautés comme la « Halalbox », un coffret cadeau musulman compatible. Un « Coran numérique » avec « stylo MP3 muni d’un haut-parleur intégré ». Ou encore une boisson à base de graines de nigelle, « plante recommandée par le Prophète »
On comprend que le succès ne se démente pas: plus de 100.000 personnes, selon les organisateurs, pour cette 31ème édition (18-21/4/2014). Une jolie réussite pour la très contestée Union des Organisations Islamiques de France* (UOIF).
Car cette organisation, qui fédère 210 associations, est très critiquée tant parmi les musulmans qu’en dehors. Rien d’étonnant puisqu’elle est –bien qu’elle s’en défende du bout des lèvres- l’émanation en France des Frères musulmans.
Et, que, à l’image de Tarik Ramadan, l’un de ses orateurs préférés, l’UOIF dont la finalité est de « ré-islamiser » les musulmans français pratique sans complexes l’ambiguïté et le double langage. Exemple, la laïcité, sujet sensible s’il en est.
L’UOIF s’est déclarée « d’accord à 100% » avec la loi de 2004, restreignant le port de signes religieux ostensibles à l’école. Sauf que ses dirigeants l’ont déformée, dénoncée et critiquée sur toutes les chaînes arabes où ils sont passés.
Et que c’est elle qui paye les honoraires des avocats des filles qui attaquent l’Etat français pour avoir le droit de se voiler à l’école… D’autres exemples n’ont pas manqué au fil des débats organisés durant ces quatre jours.
Cette année, le thème était : « Quelles valeurs pour un monde en mutation? L’homme, la famille, le vivre ensemble ». L’organisation avait invité 70 personnalités musulmanes ou non dont Ludovine de La Rochère présidente de la « Manif pour tous ».
Logique, entre ultra-conservateurs religieux, on se comprend. Des dirigeants de l’UOIF ont participé à des défilés de la Manif et ont répété durant les débats leur rejet de tout ce qui « bouleverse le modèle familial» : le mariage homosexuel mais aussi l’avortement, ou l’euthanasie.
« Tout le malheur provient des Juifs »
Par contre, l’UOIF n’a pas invité Farida Belghoul, l’initiatrice des « Journées de retrait de l’école » destinées à lutter contre le Ministère de l’Education qui veut, selon elle, « transformer les garçons en LGTB **» et faire des enfants « des kleenex sexuels ».
Explication officielle : « Nous sommes pour le débat mais nous ne voulons pas de polémique ». Sauf que la non-invitée Farida Belghoul était bien présente au Bourget où elle a pu s’exprimer tout à son aise lors d’une table ronde…
Même double langage à propos de des jeunes musulmans qui veulent partir pour « le djihad » en Syrie. Amar Lasfar, président de l’UOIF a été très clair là-dessus durant son discours d’ouverture :
Plutôt que de rejoindre le front syrien, les jeunes musulmans doivent aller à l’école et consacrer tous leurs efforts à bien s’éduquer. Des propos répétés le jour suivant par un représentant de « l’Association pour une Syrie libre ».
Sauf qu’à la fin de la Rencontre, Hani Ramadan, frère de Tarik et directeur du Centre islamique de Genève (v. plus loin) a dit exactement le contraire : « Ce n’est pas mal de se rendre en Syrie pour accomplir l’aide humanitaire »
Sauf encore qu’en juin 2013, Youssef al-Qardawi, prédicateur célébré sur Al Jazeera a affirmé qu’il était du devoir de tout musulman « d’aller en Syrie combattre le régime de Bachar al Assad et le Hezbollah ». Al-Qardawi qui est aussi le guide spirituel de l’UOIF…
Dernière ambiguïté et non des moindres : l’antisémitisme. En 2004, après une rencontre « franche et sereine » avec des dirigeants du CRIF, le Secrétaire général de l’UOIF de l’époque, Fouad Alaoui avait affirmé : « Notre condamnation de l’antisémitisme est totale ».
Cela n’avait pas empêché qu’en 2012, le Ministre de l’Intérieur interdise de séjour « pour propos extrémistes et antisémites » cinq conférenciers (dont Al Qardawi) qui devaient s’exprimer à la 29ème Rencontre du Bourget.
Ni, que cette fois-ci, Hani Ramadan tienne un discours violemment antisioniste et antisémite : « Qu’il s’agisse de la France, de l’Egypte, de la guerre en Syrie, de l’Irak, du Rwanda, de la Centrafrique, tout provient d’une main qui agit dans l’ombre. Celle des Juifs et de la barbarie sioniste » a-t-il clamé.
«L’islam est agressé de toutes parts. Par les médias qui sont financés par les lobbies financiers qui pratiquent l’usure et renforcent la crise financière. Par les politiques aussi. Aux Etats-Unis, personne ne peut être élu sans avoir été faire des courbettes auprès de l’AIPAC***.
Même chose en France où il faut l’approbation du CRIF (…) Tout le malheur du monde provient des juifs qui n’ont qu’une idée en tête, concrétiser le rêve du grand Israël. C’est beau comme du Dieudonné, non ?
Ainsi va l’UOIF, son langage à géométrie variable, ses discours adaptés à ses interlocuteurs, son intolérance masquée par un voile d’ouverture. Avec l’excuse coutumière des intégristes : tout cela, c’est pour la plus grande gloire de Dieu.
*L’Union des organisations islamiques de France (UOIF) a été créée en 1983. En 2003, l’insistance du gouvernement de l’époque à ce qu’elle intègre le Conseil Français du Culte Musulman (CRCM) a accru sa légitimité et son influence.
Mais cette institutionnalisation lui a aussi fait perdre de son influence notamment chez les jeunes. Son grand succès reste cette réunion annuelle. Encore, les chiffres mirobolants de participation qu’elle annonce à chaque fois mériteraient-ils d’être vérifiés par les médias.
**LGTB : Lesbiennes, Gays, Bi et Trans. Organisation défendant ces minorités sexuelles
***AIPAC : American Israel Public Affairs Committee
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