Les ambiguïtés du « Tribunal Russell »

Ainsi le « Tribunal Russell sur la Palestine », siégeant en Afrique du Sud, a reconnu Israël coupable du crime d’apartheid. Dur. Sauf qu’il ne s’agit pas d’un tribunal et qu’il n’était question de juger, mais de condamner.

Dans notre mémoire collective,  le nom « Tribunal Russell » résonne bien, il évoque le combat contre la guerre du Vietnam de ces deux grands philosophes engagés que furent Bertrand Russell et Jean-Paul Sartre.

D’aucuns se souviennent aussi qu’il y eut en 1982 un « Tribunal Russell sur le Congo » qui condamna les crimes du régime Mobutu. Aussi, lorsque, ce 7 novembre 2011, celui sur la Palestine a rendu son jugement, la plupart des gens en ont conclu que la justice était passée.

Comme c’était son travail, le tribunal avait certainement enquêté, entendu des témoins à charge et à décharge, donné la parole à l’accusation et à la défense. Après quoi, avec sérénité et impartialité, il avait rendu un jugement qui s’impose dès lors à tous.

Sauf que pas du tout. Le nom exact  de l’assemblée réunie en Afrique du Sud est « Tribunal d’opinion Russell sur… ». Or, un « tribunal d’opinion » est, selon le dictionnaire, « une assemblée délibérative dans laquelle des personnalités dénoncent des actes qu’elles estiment répréhensibles ».

De fait, le « Tribunal d’opinion sur la Palestine » a été fondé et est soutenu par des personnalités assurément respectables, mais toutes engagées d’un seul côté. (Que la cause qu’ils défendent soit juste ou non est un autre débat).

Puisqu’il s’agit de « dénoncer », c’est donc une action médiatique que l’on tente de faire passer un acte de droit. Entre autres, en utilisant le raccourci « Tribunal Russell » qui incite à croire qu’il s’est agi d’un vrai procès.

Mais ce Tribunal n’a rien à voir avec la justice, dans la mesure où il ne prend pas en compte l’élément fondamental d’une procédure judiciaire : le respect des droits de la défense. Oh, le « tribunal » a bien convoqué Israël pour qu’il présente ses arguments.

Lequel, comme le ferait tout Etat assigné par une organisation privée, n’a pas donné suite. S’il était question de justice, cette Cour se serait néanmoins arrangée pour entendre toutes les parties.

Mais, comme il s’agissait  de « dénoncer des actes répréhensibles », le « Tribunal d’opinion Russell » n’a pas eu à prendre cette peine. S’il fallait les dénoncer, c’est que ces actes étaient déjà avérés et comme ils étaient répréhensibles, la condamnation allait de soi dès le départ… 

Quand les engagés prêchent les convaincus

La ficelle était un peu grosse, ce qui explique que les médias ne se sont guère pressés pour couvrir l’événement. Mais prenons l’affaire sous un autre angle : cette démarche est-elle vraiment utile à la cause qu’elle veut défendre ?

Ou bien, comme souvent, ne sont-ce que des engagés qui prêchent des convaincus ? Ceux qui pensaient déjà qu’Israël est un Etat raciste seront certes ravis de cette « condamnation ». Mais les autres ?

Et spécialement ceux qui cherchent les voies et les moyens de reprendre le dialogue israélo-palestinien. Que peuvent-ils bien faire avec une telle démonstration médiatique qui conforte seulement les extrémistes des deux camps ?

Si les organisateurs de ce Tribunal Russell cherchaient, comme ils le disent, «un règlement juste et durable de ce conflit », ils se sont tiré une balle dans le pied. Si, à l’inverse, ils veulent que la situation se règle par le sang, ce serait honnête de le dire. Et de ne pas embrigader la justice des hommes dans ce combat-là.

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