Les nouvelles expositions temporaires du Musée de la photographie à Charleroi rendent hommage à un grand photographe juif new-yorkais et évoquent aussi la mémoire de minorités persécutées de l’ancien Empire ottoman, les Arméniens et les Kurdes.
Garry Winogrand (1928-1984), dont l’exposition rétrospective se termine ce 8 février 2015 au Jeu de Paume à Paris, était un photographe prolifique, qui laissa derrière lui une masse impressionnante d’images inédites (6.500 bobines de film) lorsqu’il mourut du cancer à 56 ans. L’exposition temporaire que le musée de Mont-sur-Marchienne con-sacre à ce photographe juif, né dans le Bronx, et associé à la grande tradition de la photo de rue new-yorkaise, porte sur l’une de ses rares publications : Women are beautiful (1975). Un livre photo mémorable ! Au lieu de photographier « ses beautés » en studio, pour mieux mettre en scène les variétés de la grâce féminine, Winogrand photographie ses sujets « à la sauvette », dans la rue, en soirée, au parc, dans les bars… Une galerie fascinante d’instantanés de jeunes femmes anonymes, à première vue « banales », mais dont l’œil du photographe perçoit toute la singulière beauté. Des images captivantes, à l’esthétique dynamique, correspondant bien à cette maxime de Winogrand : « La photographie doit être plus intéressante ou plus belle que ce qui est photographié ». Un travail époustouflant, chargé d’émotions, mais qui, au-delà des talents du photographe, « voyeur » collectionnant les visions insolites de très belles inconnues, nous documente aussi l’image de la femme américaine au temps de son émancipation, de la contre-culture, et des engagements féministes à la fin des années 60.
Images d’un destin
Fruit d’une collaboration entre la Photothèque de la Bibliothèque orientale de l’Université Saint-Joseph de Beyrouth, la Fondation Boghossian et le Musée de Charleroi, l’exposition Les Arméniens, images d’un destin témoigne de la tragédie arménienne dans l’Empire ottoman. Vues pittoresques des bourgades de Cilicie et de leurs habitants en costumes traditionnels, en 1906-1909. Des clichés documentant la vie de sociétés locales dont la multiculturalité se trouve en danger, menacée par la politique de massacres ethniques, orchestrés dès 1895 par le pouvoir ottoman. Ces clichés anonymes ont été préservés par des missionnaires jésuites, actifs dès 1881 parmi les populations arméniennes de l’Empire ottoman. Certains de ces pères jésuites vivant au sein de la communauté arménienne deviennent parfois eux-mêmes de talentueux photographes, tels Antoine Poidebard ou Guillaume de Jerphanion. Photos de ruines et de destructions, à Adana ou Hadjine lors des massacres de 1909, inspirés par la politique xénophobe des Jeunes Turcs. Portraits de groupes d’Arméniens armés pour l’autodéfense des communautés persécutées. Portraits de groupes d’orphelines et d’orphelins, témoignant de l’ampleur du désastre… Le génocide de 1915 reste hors champ, mais l’exposition documente bien ses conséquences pour le peuple arménien. Photos de soldats et de dignitaires de l’éphémère République arménienne (1918-1920), bientôt annexée par l’Union soviétique. Portraits bouleversants de fillettes, rescapées du génocide et arrachées aux Arabes de la Djéziré grâce aux efforts de Karen Jeppe. Missionnaire danoise, dévouée à la cause des victimes arméniennes de la violence raciale dans l’Empire ottoman, depuis son arrivée en Cilicie en 1903, Jeppe œuvra à la création de centres d’accueil pour réfugiés arméniens à Alep et Beyrouth au début des années vingt. Photo de famille de réfugiés posant à côté de leurs tentes, vue plongeante du vaste camp arménien de Mar Mikhael à Beyrouth, la tristesse et la désolation qu’expriment ces images de la survie suggèrent le terrible bilan humain du projet génocidaire dont furent victimes les Arméniens de Turquie.
Les Amazones du PKK
Images de femmes de guerre au Kurdistan irakien. Dans les montagnes de Qandil au Kurdistan irakien, le photojournaliste Colin Delfosse fait le portrait des « amazones du PKK », combattantes du mouvement des femmes libres du Kurdistan, luttant pour leur autonomie, entre discipline militaire et libération sociale dans une culture kurde patriarcale. Menacés par l’Etat islamique (El) et l’indifférence hostile de la Turquie dont la politique ne cesse de nier leur existence depuis l’avènement de la République turque, les Kurdes du Nord de l’Irak combattent pour leur survie.
Expositions
• Garry Winogrand Women are beautiful »
• Les Arméniens, images d’un destin 1906-1939
• Colin Delfosse. Les amazones du PKK
Jusqu’au 17 mai 2015 (mardi > dimanche 10h > 18h) au Musée de la photographie à Charleroi, 11 Av. Paul Pastur, 6032 Mont-sur-Marchienne. Infos www.museephoto.be
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