Les attardés du 10 septembre

Lorsque des manifestants défilent dans les rues pour dénoncer l’intervention anglo-américaine, coupable de tous les crimes et les malheurs du Moyen-Orient, tout en minimisant la tyrannie du régime irakien, André Glucksmann ne peut s’empêcher de penser que ces opposants à la guerre protègent Saddam Hussein. Il n’est d’ailleurs pas le seul intellectuel européen à partager ce sentiment emprunt de perplexité; Salman Rushdie a déclaré qu’il ne descendra jamais dans la rue pour sauver Saddam Hussein.
Si André Glucksmann a eu le courage d’aller à contre-courant d’une opinion publique hostile à la coalition anglo-américaine, ce n’est pas par goût de la provocation mais par lucidité. Il suffit de lire Ouest contre Ouest pour s’en convaincre. Dans ce livre, le philosophe français constate amèrement que la guerre en Irak, loin de provoquer une guerre de civilisations, a brisé pour la première fois depuis la fin de la Guerre froide l’alliance des pays occidentaux. Ce divorce couve depuis le 11 septembre 2001. Après avoir fait preuve de compassion, certains pays européens (France, Allemagne et Belgique) se persuadent que la menace terroriste ne concerne que les Américains, qui ne font que récolter les fruits d’une politique étrangère arrogante. Pire, ils se vengent sur le premier dictateur venu. Ces pays, qui se sont présentés comme le camp de la paix, sont en réalité des attardés du 10 septembre. Ils n’ont rien compris à la menace terroriste orchestrée par les Etats voyous et couverte par les Etats parrains. Ces attardés ne cessent d’invoquer un mode multipolaire où les puissances se garantissent, contre la force hégémonique, le droit de faire sans limite ce qui leur plaît sur leur territoire. Ces pays se trompent de débat. La question des questions n’est pas multipolarité ou hégémonie, mais nihilisme ou civilisation. Erreur que n’ont pas commis les réveillés du 11 septembre (Grande-Bretagne et Espagne) qui ont saisi la nécessité de combattre de front la menace terroriste et les Etats voyous en soutenant les Etats-Unis.
L’expérience acquise dans son combat permanent contre la barbarie et les indifférences entraîne évidemment Glucksmann à rejeter la doctrine française, symétriquement opposée à celle avancée par Washington, selon laquelle seul le respect du droit donne à la force sa légitimité, et le Conseil de sécurité de l’ONU est le seul maître du droit et de la force. Ainsi, il n’y a donc de guerre juste qu’approuvée par cet organe. L’inconvénient est que cette doctrine est fausse. L’OTAN est intervenue au Kosovo sans l’accord du Conseil de sécurité pour éviter le veto de la Russie. Pour justifier cette transgression, on a invoqué l’urgence humanitaire et démocratique. Pourquoi ne pas appliquer un raisonnement identique au cas irakien?, s’interroge André Glucksmann. Sans aucun doute, le droit des Irakiens à être libérés d’une dictature catastrophique relève des leitmotive qui légitimaient l’intervention au Kosovo et en Afghanistan. Il y a urgence démocratique puisque, de l’aveu général, les Irakiens sont privés de la possibilité et des moyens de s’émanciper eux-mêmes. Le devoir d’ingérence est donc au coeur de ce dispositif tant boudé par la France et la Russie. La menace terroriste et le maintien de régimes tyranniques obligent les démocraties soucieuses de leur survie à intervenir, si nécessaire par des guerres limitées car la civilisation n’est pas la paix, elle est capable de guerre.

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