Les chercheurs d’or

Il en va des chercheurs d’antisémitisme comme des chercheurs d’or. Leur passion est tellement aveuglante, qu’ils en viennent à prendre de la pyrite pour de l’or. Leur acharnement à traquer l’infâme confine souvent à l’obsession, sinon à l’hystérie pure et simple.

Prenez le dîner organisé le mois dernier par le CCOJB : une formidable réussite ! Rien n’a manqué. Je songe à la présence massive d’hommes et de femmes politiques d’envergure, parmi lesquels, fait remarquable, notre Premier ministre, Yves Leterme. Je songe aussi au beau discours, ferme et courtois de Maurice Sosnowski, qui nous rappela qu’il est finalement possible d’être président du CCOJB sans faire montre, ici, d’excessive obséquiosité, là, d’inutile agressivité. Il est vrai que notre homme ne vise aucun fief, pas plus politique que nobiliaire.

Or, qu’ont retenu de cette belle soirée nos chercheurs de torts, sinon un pseudo-dérapage de notre Premier ministre ! N’aurait-il pas qualifié la communauté juive de « communauté amie de notre pays » ? Dérapage ? Peut-être pas. Car la particularité de toute minorité n’est-elle pas d’être, tout à la fois, d’ici et d’ailleurs, dedans et dehors et ce, sans contradiction ou risque de double, triple ou quadruple allégeance. Ne sommes-nous pas, tout à la fois, juifs et belges, européens et sionistes, citoyens du monde et d’une… commune, comme nos chers amis ucclois ?

Que sommes-nous au juste ? Des Juifs « de » Belgique ou des Belges de confession ou d’origine juive ? A tout bien penser, l’un et l’autre, et ce, depuis la Catastrophe. Comment nier que le judéocide (et non la création de l’Etat d’Israël) a totalement modifié notre rapport au monde. La Shoah a brisé cet optimisme et cet enthousiasme juifs qui expliquent pourquoi certains historiens ont qualifié le petit 20esiècle (1890-1940) de « siècle juif ». Le CCOJB a eu la bonne idée de rappeler précisément aux femmes et hommes politiques présents au dîner la contribution des Belges de confession juive à leur/notre pays.

La Shoah, qui emporta la moitié des Juifs de Belgique et la totalité de leurs proches restés au Yiddishland, a quelque peu terni ces rêves d’intégration. S’il est « toujours heureux d’être juif en Belgique », combien d’entre nous n’ont-ils pas déjà songé à préparer une valise, au cas où, à l’instar de Mme Rosa, l’héroïne de La vie devant soi ? La marginalisation progressive des Juifs dans l’espace politique belge, comme d’ailleurs d’autres minorités, tels les Arméniens de Belgique, ne contribue guère à l’apaisement. Comme l’a confirmé le très beau discours d’Yves Leterme, les Juifs ne sont plus, en effet, ni écoutés, ni entendus.

Si déception, et non-dérapage, il y eut, c’est bien dans la fin de non-recevoir aux trois requêtes formulées par MauriceSosnowski. Si s’agissant de la nécessaire réactivation de la cellule antisémite et des suites à donner au rapport du CEGES, M. Yves Leterme choisit de ne pas répondre, il confirma en revanche ce que nous craignions tous : Steven Vanackere sera bien le seul ministre de l’Europe occidentale présent à Durban III, une conférence dont les deux dernières éditions avaient été marquées du sceau de l’antisémitisme radical.

Ainsi, à force de chercher l’insulte, nos chercheurs de torts en viennent à se tromper d’argument ou de cible. C’est ainsi qu’en Belgique, ils se sont acharnés sur le très maladroit André Flahaut, plutôt que sur les organisateurs de la farce antisémite de Nivelles. En France, d’autres excités en sont venus à s’en prendre à Edgard Morin, à Valérie Hoffenberg ou encore à n’attaquer en justice que le… seul sketch non antisémite de Dieudonné (« le colon israélien »).

L’heure est à l’obsession, à la suspicion, au « confusionisme » : pas un seul jour ne passe, en effet, sans que Regardsou le CCLJ ne soient accusés d’être des soutiers de l’antisionisme. Pour certains de nos coreligionnaires, tous ceux qui ne pensent pas comme Benjamin Netanyahou ou Modrikamen doivent être dénoncés comme traîtres au peuple juif. Le Juif belge que je suis, tout sioniste et fier d’Israël qu’il est, n’en considère pas moins qu’il est de son droit, sinon de son devoir, de pouvoir critiquer le gouvernement israélien lorsqu’il l’estime nécessaire. Aimer et protéger le seul Etat juif de la planète consiste à refuser le Grand Israël. Pas l’inverse.

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