Comme on pouvait s’y attendre, le résultat le plus spectaculaire des élections européennes qui se sont déroulées du 22 au 25 mai 2014 dans les 28 pays de l’Union fut la montée en force des partis d’extrême droite.
En France, avec quelque 25% des votes, le Front national a quadruplé son résultat par rapport au précédent scrutin de 2009 et s’est imposé comme le premier parti du pays. Et la France n’est pas un cas isolé, loin s’en faut. Seul le Parti pour la liberté du Néerlandais Geert Wilders est en recul. Un peu partout, avec une moyenne de plus de 15%, l’extrême droite a fait des scores plus qu’honorables. Au Danemark (Parti populaire danois) et au Royaume-Uni (Parti de l’Indépendance UKIP), les anti-européens sont arrivés en tête; en Autriche (FPÖ), en Italie (le Mouvement 5 étoiles de Beppe Grillo) et en Hongrie (Jobbik, ouvertement fasciste et antisémite), ils sont arrivés en deuxième position. Ensemble, eurosceptiques de tout poil devraient s’assurer quelque 75 sièges.
A l’évidence, les partis de gouvernement ont quelques soucis à se faire. Quels que soient les contours de la coalition qui verra le jour à Strasbourg, la contestation europhobe sera plus bruyante que jamais. Mais aura-t-elle les moyens de peser véritablement sur les travaux du Parlement, voire de les paralyser ? Assurément, non. Deux raisons à cela. La première, évidente, est d’ordre arithmétique. Malgré leur poussée électorale, les eurodéputés d’extrême droite ne dépassent pas, toutes nuances confondues, le dixième de l’ensemble. La seconde est précisément dans les nuances. En effet, les mettre tous dans un même sac n’a pas grand sens. Certains, comme le Chrissy Avghy (Aube dorée) grec, l’Ataka bulgare, le Jobbik hongrois ou le Parti national-démocrate allemand (NPD), sont ouvertement néonazis ou fascistes. D’autres tournent le dos au fascisme et s’inscrivent volontiers dans les cadres de la démocratie libérale. On a pu qualifier leur programme de « nationalisme de prospérité » (Jean-Yves Camus). En effet, la N-VA, la Ligue du Nord « padane », l’UKIP, l’Union démocratique du Centre (UDC) suisse, le Parti du Progrès norvégien, le Parti populaire danois, les Démocrates de Suède, les « Vrais Finlandais » et le Parti pour la liberté néerlandais partagent le même égoïsme économique mâtiné d’exceptionnalisme culturel. Les deux premiers sont séparatistes et entendent libérer leur région de la moitié « parasite » de leur pays. Tous ont en commun la volonté de faire barrage à l’immigration et d’en finir avec la tutelle de « Bruxelles ». Cependant, ils prétendent sauvegarder la tradition démocratique de l’Europe, sa civilisation judéo-chrétienne et son modèle de société : égalité des sexes, droits des homosexuels, libertés individuelles.
Marine Le Pen emprunte aux deux tendances. Manifestement, la fille aspire à intégrer la seconde, condition sine qua non pour faire du Front national un parti de gouvernement; l’héritage du père et une partie de son entourage la maintiennent prisonnière de la première. Elle rêve peut-être d’une évolution à la Gianfranco Fini, issu du néofascisme italien et devenu un centriste bon teint. Mais Fini a renié son berceau, qu’il a traité de « mal absolu », liquidé son ancien parti et créé un nouveau, ce que Marine Le Pen ne peut ou ne veut faire. Elle le fera peut-être un jour, lorsqu’elle sera débarrassée de la présence pesante de son père, nous verrons bien.
Les difficultés auxquelles se heurtent ces partis pour constituer des groupes parlementaires illustrent ces différences. Comme on sait, il y faut au moins 25 membres provenant de sept pays différents. Or, si le nombre des députés fait l’affaire, tel n’est
pas le cas du nombre des pays. Ainsi, Nigel Farage, le chef de l’UKIP, a brûlé la politesse au FN et constitué un groupe parlementaire de 48 députés avec le M5S de Beppe Grillo, deux Lituaniens du parti souverainiste Ordre et justice, un Tchèque du Parti des citoyens libres, deux membres des Démocrates suédois, une Lettone de l’Union des Verts et des Paysans et… une dissidente du FN. Au moment où je rédige ces lignes, Marine Le Pen ne peut compter que sur la Ligue du Nord italienne, le PVV néerlandais, le FPÖ autrichien et le Vlaams Belang. Il lui manque donc deux pays. Mais même si elle y parvenait, des tensions idéologiques graves obèreraient son groupe, voire en provoqueraient l’éclatement à terme. C’est d’ailleurs le cas du groupe de Farage.
C’est que l’hostilité à l’Europe et la haine des immigrés ne font pas une politique. Pas plus que le vote défouloir des électeurs de ces formations ne leur assure la durée.
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