Les démocraties survivront-elles au terrorisme?

Guy Haarscher, professeur de philosophie à l’Université libre de Bruxelles, vient de publier Les démocraties survivront-elles au terrorisme (Ed. Labor), ouvrage dans lequel le philosophe s’efforce de déterminer ce que le terrorisme doit à un certain courant nihiliste de la pensée occidentale pour mieux cerner ensuite la barbarie islamiste. Le Cclj l’accueillera le vendredi 19 novembre, à 21 h, pour une conférence exceptionnelle. Pour quelle raison insistez-vous sur le « sens de la mesure » dans votre dernier livre?
Cette notion est essentielle, et son application s’impose non seulement à l’individu quand il résiste à la tyrannie mais aussi à l’Etat lorsqu’il fait la guerre ou qu’il lutte contre le terrorisme. Dans ces situations exceptionnelles, l’Etat et l’individu ne dépasseront pas certaines limites : l’Etat ne commettra pas de dégâts (la torture) qui pervertiront son combat et mettront en danger d’autres valeurs essentielles; l’individu, quant à lui, ne visera pas des civils innocents. Dans des circonstances normales, la mesure est imposée par les institutions aux individus. La loi s’impose à tous et ce, même par la contrainte. Mais il existe des circonstances exceptionnelles où le pouvoir politique est lui-même mis hors jeu, parce qu’il est despotique, et l’individu est amené à exercer la violence pour mettre fin à l’oppression de l’Etat. Dans ces conditions, l’individu qui se révolte doit prendre sur lui de respecter le sens de la mesure sans lequel il n’y pas, ou plus, d’humanité, c’est-à-dire de civilisation.

Cette question est d’ailleurs au coeur de la réflexion d’Albert Camus dans sa pièce Les Justes
Tout à fait. Camus essaye de sortir du dilemme entre la non-violence radicale et le dogmatisme révolutionnaire fanatique de son époque. Il s’efforce de dégager une position où le recours à la violence est possible et légitime. Le révolutionnaire nihiliste russe décrit par Camus décide de ne pas commettre l’attentat contre l’oncle du tsar en raison de la présence d’un enfant dans son carrosse. Il garde le sens de la mesure : le tyran oui, un enfant innocent non. Il est décidé à exercer la violence pour abattre le despotisme, mais dans certaines circonstances précises. Quand ces dernières ne sont pas réalisées (quand des enfants, symboles de l’innocence, risquent d’être tués), il renonce. Et il renoncerait même si on lui prouvait qu’il est plus efficace de s’en prendre aux enfants, surtout à ceux de n’importe qui. Il garde donc en ces moments de transgression, le sens de la mesure sans lequel l’action révolutionnaire sombre inéluctablement dans la barbarie.

Le critère que représente le « sens de la mesure » vous permet donc de distinguer le terroriste antidespotique (résistant) du terroriste antidémocratique (ou terroriste tout simplement)…
Evidemment. Le résistant qui lutte contre la tyrannie vise le tyran et les responsables de son pouvoir arbitraire. De plus, ils se battent contre cette tyrannie au nom des valeurs démocratiques et des droits de l’Homme. Si les actes de violence ou de sabotage qu’il commet font des victimes civiles, c’est seulement à titre de dommages collatéraux : les innocents ne sont pas visés comme tels, même si la violence est rarement chirurgicale. S’il frappe des innocents, c’est sans le vouloir. Il fait tout ce qu’il peut pour éviter que la violence qu’il exerce, contraint et forcé par les circonstances, ne tourne pas à la démesure barbare et au «tout est permis». Il n’y donc aucune comparaison possible entre celui-ci et les terroristes d’Al-Qaida qui s’en prennent non seulement aux démocraties mais visent les civils en tant que tels.

Les démocraties survivront-elles au terrorisme?
Vendredi 19 novembre à 21 h
Espace Yitzhak Rabin
Infos : 02/543.02.70

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