Les démons de la gauche radicale

L’écrivain belge Pierre Mertens a publié dans Le Soir une réflexion sur l’antisémitisme et la diabolisation d’Israël qui a suscité des réactions virulentes auprès d’une certaine gauche qui se distingue par son hostilité viscérale à l’égard d’Israël. Dans cet entretien, Pierre Mertens nous fait part de son malaise par rapport à ce phénomène. Comment expliquez-vous qu’aujourd’hui, dans certains milieux de gauche, Israël incarne à ce point le mal absolu?
Cela remonte à la Guerre des Six-Jours en 1967. Pendant cette guerre, les opinions publiques européennes ont manifesté leur soutien à Israël. En revanche, la rapidité de la victoire israélienne a fait mauvaise impression. La compassion à l’égard du pays menacé s’est vite transformée en vindicte contre le vainqueur qui devient insupportable. La conquête par Israël de la Cisjordanie et Gaza a suscité un intérêt marqué pour le sort des Palestiniens. Une certaine gauche a basculé alors dans la critique virulente d’Israël, mais dans une mesure qui n’avait rien de manichéen. Ce n’est plus le cas depuis la seconde intifada. Les choses ont dégénéré à ce point que le débat est devenu difficile au sein même de la gauche. Les amalgames ne cessent de proliférer. Combien de fois n’entend-on pas qu’Israël se conduit comme l’Afrique du Sud d’antan? D’aucuns dépassent complètement les bornes en comparant Israël à l’Allemagne nazie. L’irrationalité et l’absence de vergogne tend à prouver qu’il existe chez certains un vieux fond antisémite qui ne demande qu’à renaître. Il est d’abord honteusement tu pour être ensuite proclamé ouvertement et sans complexes quand la situation se détériore au Proche-Orient. Je pense que le souvenir de l’époque coloniale est important dans ce processus. Les comparaisons se justifient parfois. L’occupation, les implantations et les confiscations de territoires doivent être dénoncées, mais de là à diaboliser systématiquement Israël sans aucune retenue au moyen d’un lexique répugnant, il y a une marge énorme.

Certains intellectuels estiment qu’il est quasiment impossible de critiquer la politique israélienne sans se faire traiter d’antisémite. Le titre du dernier ouvrage de Pascal Boniface est d’ailleurs très évocateur : Peut-on critiquer Israël? Qu’en pensez-vous?
C’est le type même de question qui comporte sa propre réponse et suppose qu’Israël est le seul pays au monde à bénéficier d’un statut d’impunité définitive à cause de la Shoa. Cela signifie alors que le génocide des Juifs n’est brandi que comme alibi perpétuel pour couvrir toutes les turpitudes commises par l’Etat d’Israël depuis lors. En se posant cette question, Pascal Boniface fournit la meilleure preuve de son incompréhension et de sa méconnaissance de la réalité de la vie politique israélienne. Je ne pense pas qu’il y ait un pays où le débat politique soit aussi vif et effervescent qu’Israël. Ce pays est en débat constant avec lui-même. L’avenir des Territoires occupés est même devenu la question qui déchire la société israélienne depuis plus de trente ans. Enfin, il faut rappeler que les Juifs de diaspora ne forment pas un bloc monolithique qui soutient inconditionnellement le gouvernement israélien. Beaucoup de Juifs s’élèvent pour critiquer la politique gouvernementale israélienne.

L’existence de mouvements qui militent pour la paix en Israël n’impressionnent pas ces milieux hostiles à Israël?
Pas du tout. Lorsqu’on leur explique qu’ils feraient mieux de soutenir le camp de la paix israélien qui lutte activement au sein de la société israélienne au lieu de stigmatiser Israël dans son ensemble, ils n’écoutent pas davantage. Tout comme ils se fichent de savoir que de nombreux intellectuels israéliens se sont prononcés contre la guerre en Irak. L’identification d’Israël à la droite nationaliste s’est forgée à ce point dans les consciences que le rappel des grandes figures emblématiques du camp de la paix israélien ne les touche pas. Cette gauche hostile à Israël baigne dans un manichéisme qui exige qu’il y ait un camp qui ait tous les torts et un autre qui ait toujours raison. Par conséquent, elle est amenée à considérer que défendre la paix des deux côtés n’est pas suffisamment fort et radical. Dans cette logique, il est nécessaire d’opposer un camp à un autre et sans nuance de préférence.

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