Comment faire pour qu’un groupe d’individus « différents » et minoritaires puissent bien s’intégrer à la société d’accueil ? Si cette dernière leur impose de cesser d’être eux-mêmes, d’oublier leurs origines, d’effacer leur « identité », bref de s’assimiler complètement, il est probable qu’ils résisteront. Pour parler comme Amin Maalouf dans Les identités meurtrières, dans un tel cas le texte de la société d’accueil serait déjà entièrement écrit, et les nouveaux arrivants n’auraient qu’à l’apprendre par cœur.
Les Anglais sont conscients des difficultés d’une telle approcheradicalement assimilationniste : dire aux immigrants et à leurs descendants qu’ils n’ont qu’à « devenir comme nous » et que ce qu’ils ont été jusque-là compte pour rien suscitera de fortes réticences et un sentiment d’humiliation. La Grande-Bretagne a donc tenté l’inverse : leur permettre de vivre le plus possible selon leurs paramètres propres, respecter leur culture, leur donner une autonomie substantielle au sein de la société globale.
Cette position a en sa faveur des arguments plausibles. Plus le minoritaire se sentira respecté dans ce qu’il est, moins il aura l’impression que sa culture vaut moins que celle de la majorité, et plus il sera loyal à l’égard d’un Etat impartial qu’il ne percevra pas comme l’Etat de l’« ethnie » majoritaire. Bref, c’est en traitant de manière égale les différents groupes et en les autonomisant au maximum qu’on créera l’intégration via un sentiment de « reconnaissance » témoignée à la société d’accueil, si accommodante à l’égard de l’Autre. Pour reprendre la métaphore de Maalouf, on dira que tout reste à écrire et qu’aucun texte -aucun script- préalable n’est imposé. Tout reste ouvert à l’altérité, à la différence.
Si l’on considère comme intenable l’assimilationnisme radicalmentionné plus haut, une autre idée d’intégration apparaît tout à fait opposée à la première. Dans ce cas, on demande à l’immigrant, notamment dans son propre intérêt, de s’adapter à la culture dominante dans la mesure où cette dernière est celle d’une société ouverte, démocratique et respectueuse des droits de l’homme (donc également de ceux des minoritaires). Le minoritaire peut vivre sa culture et sa religion en bénéficiant de la liberté de conscience et de l’interdiction de la discrimination basée sur les orientations spirituelles.
Certes, pour ce faire, le nouveau venu et ses descendants devront modifier un certain nombre de leurs comportements. Mais ce sera au bénéfice de tous, dans une société pluraliste et égalitaire.
C’est dans un tel contexte que se situe le débat, qui a fait couler beaucoup d’encre récemment en Allemagne, sur la Leitkultur, la culture dominante ou « dirigeante ». Il ne suffit pas de défendre les droits de l’homme. Il faut encore que le minoritaire s’adapte à la manière particulière dont telle ou telle société s’est démocratisée. La France et la Belgique l’ont fait notamment en imposant une certaine « discrétion » au religieux et en le reléguant dans la sphère privée, où il peut donner sa pleine mesure à travers les libertés de conscience et de culte. Cette décision historique devait être corrélative d’une certaine « épaisseur » de l’espace commun, que les Français appellent « républicain » : plus on privatise les croyances particulières, non partagées par tout le laos(peuple), plus on ouvre un espace public commun.
La « solution anglaise » réduit au minimum l’espace commun au profit d’une coexistence, que l’on souhaite intégrative, entre communautés habilitées à s’exprimer dans la vie publique via les accommodements nécessaires.
Mais un élément essentiel doit être souligné. La « solution anglaise » ne peut valoir que si les communautés en question ne sont pas trop travaillées par l’intégrisme et la tendance au renfermement en elles-mêmes. Les attentats de 2005, perpétrés à Londres par des natifs du pays éduqués dans le contexte communautariste, ont sonné le glas, pour de nombreuses années, d’un tel modèle. L’assassinat du cinéaste Théo Van Gogh a joué à peu près le même rôle dans la jusque-là très pluraliste et « pilarisée » société hollandaise.
Pour contrer les tendances au fondamentalisme, seule la solution « républicaine », certes très imparfaite, semble en mesure de relever les défis du temps.
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