En juillet 1936, le colonel franquiste Moscardo se réfugie dans l’Alcazar de Tolède avec plusieurs centaines de civils et de militaires. Il est assiégé par les républicains. Ces derniers capturent son fils et, par téléphone, lui ordonnent de se rendre. Si Moscardo refuse, l’adolescent de 17 ans sera exécuté. Le voilà pris dans un dilemme redoutable : ou il livre la forteresse et les nombreux civils dont il a la garde, ou il sacrifie son fils. C’est cette dernière option qu’il se résigne à choisir, et l’enfant est exécuté. La véracité de cet épisode -dans lequel les républicains n’ont pas le beau rôle- a été contestée par plusieurs historiens. Mais c’est sa leçon morale qui nous importera ici.
S’agit-il véritablement d’un dilemme ? Ce serait à strictement parler le cas si les deux options contradictoires se révélaient équivalentes. En fait, le colonel doit se livrer à une comptabilité macabre : si chaque option entraîne une ou des victimes, il n’y a pas de bon choix. Ce n’est donc pas une question de bien et de mal, mais plutôt de moindre mal. D’un côté l’adolescent. De l’autre, de nombreuses victimes potentielles, et la perte d’une forteresse stratégique. Le moindre mal, c’est, quand on ne peut éviter de faire des victimes innocentes, de minimiser les pertes. Un enfant contre des centaines de personnes, le compte est implacable.
Le colonel franquiste (peu importe ici son appartenance politique) applique la morale de responsabilité, la seule qui soit disponible dans ce contexte d’ambiguïté. Sa première impulsion l’entraînerait à sauver l’adolescent : on ne tue pas un innocent (qui plus est, son propre enfant), rien ne le justifie du point de vue de la morale de conviction. Cette dernière commande que, en toute circonstance, j’applique les principes auxquels j’adhère, même s’il m’en coûte. C’est la morale de Kant, celle de l’impératif catégorique : « Tu dois, donc tu peux ». Morale extrêmement exigeante, mais qui ne permet pas de résoudre le « problème Moscardo ».
Péguy disait du moraliste kantien qu’il avait les mains propres parce qu’il était manchot. Il ne se souciait pas des conséquences prévisibles de ses actes. Moscardo, lui, doit se salir les
mains : quelle que soit l’option qu’il choisit, il doit tuer. Il essaye donc de tuer le moins possible. Il viole les principes maintenant pour mieux -ou moins mal- les garantir plus tard.
Tout politique se trouve à un moment ou à un autre confronté à une telle situation. Mais elle est grosse de périls majeurs. La morale de responsabilité peut aisément devenir l’alibi d’une violation continuée des principes, surtout dans des circonstances exceptionnelles, comme par exemple la lutte contre le terrorisme. Je trouverai toujours des conséquences futures dommageables me permettant de ne pas appliquer à l’instant présent la morale de conviction. Durant l’affaire Dreyfus, nombreux étaient ceux qui, convaincus de l’innocence du prisonnier de l’île du Diable, considéraient qu’il ne fallait pas le libérer parce que cela aurait déclenché un scandale et affaibli l’armée à un moment où l’Allemagne constituait une menace réelle. Dreyfus se trouvait dans la situation du fils de Moscardo : certains (je ne parle pas des antisémites) étaient prêts à le sacrifier au nom de la morale de responsabilité. Que pesait un innocent enfermé face à la menace tant agitée d’un bain de sang national ?
Comme l’a bien montré Max Weber, c’est la grandeur du politique que d’assumer la tension inéliminable entre les deux morales.
Mais aujourd’hui, nombre d’entre nous appliquent la morale de responsabilité (ou des conséquences) aux actes commis par les leurs, et la morale de conviction à leurs adversaires. Un attentat-suicide en Israël sera considéré comme le seul moyen d’éviter aux Palestiniens un sort terrible – bref il sera excusé par la morale des conséquences. Mais les victimes civiles
occasionnées par l’armée israélienne lors de la guerre de Gaza seront considérées du point de vue de la morale des convictions : insupportables, barbares, crime de guerre, etc. Bien entendu, de nombreux Israéliens raisonneront de façon exactement inverse.
Quelle que soit la morale que l’on adopte dans une situation donnée, il est inévitable que la tension entre conviction et responsabilité se manifeste. Mais il est inacceptable que nous appliquions de façon systématique aux « autres » une morale différente de celle que nous appliquons aux « nôtres ».