Les diamants sont-ils éternels?

Anvers, métropole du diamant. La chose est entendue mondialement. Reste à savoir qui tient réellement la boutique. Si la communauté juive a longtemps dominé le marché, les Indiens semblent aujourd’hui devenus majoritaires. Reportage dans un lieu stratégique, la Hoveniersstraat, auprès des jeunes diamantaires juifs. La relève est-elle assurée ?

Hommes pressés, avec ou sans kippa, jeunes cadres fringants, religieux, vieillards, touristes, Juifs, et Indiens, de plus en plus… le petit monde qui se hâte à toute heure de la journée dans la Hoveniersstraat n’est à nul autre pareil. Devenue piétonne depuis quelques années, essentiellement pour une question de sécurité, bordée de ces buildings aux centaines de bureaux, la Hoveniersstraat constitue le cœur du quartier des diamantaires à Anvers. Elle jouxte la non moins fameuse Pelikaanstraat, qui accueille la plus ancienne des quatre Bourses du diamant, à proximité de la gare, d’où débarquait au début du siècle la majorité des clients.

Cinq siècles après son arrivée par voie maritime, le diamant fait donc toujours la réputation d’Anvers, plaçant la métropole flamande en première place mondiale pour le brut. Les ateliers de taille ont, eux, été délocalisés vers l’Asie, et beaucoup de diamantaires juifs ont été remplacés par des diamantaires indiens… Du côté des jeunes de la communauté juive anversoise, imprégnés du métier, on observe les changements avec une certaine lucidité.

Ce jeune homme de 40 ans dirige la filiale belge d’une société israélienne établie depuis cinq ans à Anvers, avec des bureaux sur chaque continent. « Mon père était dans le diamant, et moi je n’étais pas un garçon studieux. A l’époque, pour un jeune Juif qui ne faisait pas l’université, le diamant était la voie facile, tout le monde pouvait y trouver sa place… J’ai donc commencé à 17 ans. Connecté au milieu, j’ai pu apprendre rapidement le métier. Mon père a ensuite cessé ses activités, ne parvenant plus à être concurrentiel, et j’ai tracé mon propre parcours ».

Un bref appel. On frappe à la porte. Trois Indiens s’asseyent face à notre interlocuteur. On sort les petits papiers. On dévoile les brillants. Nos trois hommes s’arment de leurs loupes. « L’un d’eux vient chez moi chaque semaine », nous explique le directeur. « Il vit à Anvers et invite des Indiens à venir directement voir nos pierres. Ils achètent la marchandise ici et la font tailler chez eux, à moindre coût ». L’offre est lancée. On discute, on négocie. Cinq grosses minutes. La qualité était bonne, le prix trop élevé, ce ne sera pas pour cette fois.

« Chacun avec sa spécialité, on est obligé de travailler les uns avec les autres, parce que le marché est tout petit »,confirme notre homme. « Les Indiens sont très entreprenants, ils ont aussi l’avantage d’une main-d’œuvre bon marché, du soutien financier et des incitants fiscaux de l’Etat, avec un marché local en forte croissance. En conséquence ici, les petits commerçants disparaissent ou prennent leur retraite. La concurrence est trop forte et seules résistent les grosses structures aux gros capitaux. Il manque clairement une nouvelle génération pour redynamiser le marché anversois, mais je pense que le métier existera toujours, avec la communauté juive. Les affaires sont redevenues assez stables, et Israël est très présent sur le marché mondial ».

Quelques dizaines de jeunes

Selon un diamantaire établi à Anvers depuis 1980, la place de la communauté juive est restée prépondérante jusqu’à la fin des années 80. « Les Indiens, arrivés vers les années 70, ont grignoté petit à petit du terrain pour devenir aujourd’hui clairement majoritaires. Il y a d’abord un contexte global dans le diamant de perte des parts de marché des compagnies juives qui englobe aussi Anvers. Et puis, il y a une désaffection des jeunes générations qui s’explique par le choix d’études universitaires, mais aussi par une radicalisation religieuse et des jeunes qui décident de faire leur alya en Israël plutôt que de reprendre les affaires familiales ». Outre les grands noms, Taché, Pluczenik, Star Diamond, IGC ou Horowitz, Anvers garde le leadership mondial en brut en volume et en activités, avec une réputation internationale pour la disponibilité des marchandises, la dimension logistique (réception, envoi, assurances…) et le financement du négoce par les banques anversoises, « tout se trouvant sur place ». Le diamant, encore un métier d’avenir ? « Oui, mais avec moins de joueurs », affirme notre interlocuteur. « Les jeunes qui s’y investissent ne se comptent plus que par dizaines… ».

Parmi eux, Jeremy, 34 ans, associé à son père chez Nadco, troisième génération de diamantaires spécialisés dans les grosses pierres. « Mon grand-père maternel a commencé dans le diamant et l’or au Pérou, avant de rejoindre Anvers », sourit-il. L’homme confie avoir voulu essayer les études, sans conviction, avant de réaliser son rêve d’enfant. Jeremy triera pendant un an et apprendra à tailler pendant plusieurs années, afin de connaître le métier. Ensuite, il commencera à acheter, en Russie, en Afrique du Sud, au Canada. Il déballe devant nous quelques-unes de ses récentes acquisitions : près d’un million de dollars pour cette pierre brute de 30 carats, qui sera longuement analysée avant d’être travaillée… « De moins en moins de jeunes se lancent dans le diamant, parce qu’il y a de moins en moins de places aussi. Beaucoup de Juifs sont partis, certains victimes de la crise, d’autres en raison des autorités, particulièrement pointilleuses. Le métier est moins attractif et sans être issu d’une famille de diamantaires, c’est devenu très difficile ».

Jean-Jacques Taché, 36 ans, connaît bien le problème. La firme familiale, qui compte douze bureaux dans le monde et plusieurs usines en Asie, existe à Anvers depuis 1955. Jean-Jacques a su très vite que c’est là qu’il finirait : « Mon père m’a enseigné qu’on faisait l’argent en achetant, et pour savoir acheter, il faut avoir vendu. Après des études en sciences économiques à l’ULB, j’ai donc décidé de vendre pendant dix ans pour me construire un réseau de clients, et m’intéresser ensuite à l’approvisionnement. C’est un métier où l’on apprend continuellement ».

La troisième génération et après ?

Les débouchés ne sont toutefois plus les mêmes et la période faste n’est plus. Anvers, à l’époque seule sur le marché, se voit désormais talonner par d’autres métropoles : Tel-Aviv, Bombay, Hong Kong, Shanghai, New York et Dubaï, voyant son avance considérablement s’amenuiser. Chez les Taché, on reste positif : « Je crois qu’il y aura toujours un bureau ici, même s’il faut reconnaître que le métier est désormais tout à fait transposable », confie Jean-Jacques.« Il n’est plus lié à un endroit, les foires commerciales internationales sont nombreuses, et beaucoup de négociations se font par téléphone ». La relève, la société Taché l’a bien compris, est une priorité : « Tous les cousins qui travaillent aujourd’hui chez nous ont entre 18 et 43 ans. Mais des cousins, ce ne sont pas des frères. Conscient qu’une majorité des entreprises familiales cessent leurs activités après la troisième génération, mon oncle s’est fixé comme challenge de faire perdurer l’entreprise, même lorsqu’il ne sera plus là pour y veiller. Il a engagé un conseiller en “Family Business” pour construire un modèle viable et rendre la société plus attractive auprès des jeunes. On travaille aussi à la méritocratie, ce qui permet à des employés qui ne feraient pas partie de la famille d’investir même financièrement dans la société. Nous avons encore engagé quatre jeunes en 2010, et on en cherche constamment, mais ceux qui sont prêts à faire des sacrifices et qui en veulent vraiment sont devenus rares ». L’avenir ? « Il est difficile à prévoir, mais je ne pense pas que les firmes juives actuelles soient condamnées, surtout qu’Israël reste un grand centre du diamant taillé, à 90% juif. On manque peut-être de cette solidarité qui constitue une force chez les Indiens, mais nous restons des challengers respectables et tout à fait respectés ».

Indiens et Juifs dans le même bateau ?

A quelques pas de l’Antwerp World Diamond Centre (AWDC), organisme représentatif de la profession, de la promotion de l’image du diamant anversois, et interlocuteur des pouvoirs publics, la société Diabex a installé ses bureaux sur la Hoveniersstraat il y a douze ans. Ici, point de mezouza devant la porte d’entrée, l’encens règne en maître. Une statue de Ganesh orne même le comptoir de l’accueil. Kalpan, jeune diamantaire indien de 28 ans, nous reçoit très aimablement.

« Diplômé en commerce à Bombay, j’ai décidé il y a cinq ans de suivre mon oncle à Anvers. Le diamant, c’est ce que je voulais faire depuis tout petit », précise-t-il. « On voit effectivement le nombre d’Indiens augmenter dans le secteur, mais il me semble que le nombre de diamantaires juifs reste assez stable. La tendance est de toute façon la même chez nous : de moins en moins de jeunes reprennent les affaires familiales, et je ne pense pas que ce soit une si mauvaise chose. Il est important que chacun puisse réaliser son propre rêve ».

Concurrence, entraide, ou les deux à la fois, quelles sont les relations entre les deux communautés ? « Elles sont permanentes et très fortes », affirme Kalpan. « Le responsable financier de notre société est juif d’ailleurs ! Bombay, Tel-Aviv, tout est lié. On travaille tous ensemble, on a les mêmes clients et on se côtoie chaque jour, aucun des deux ne pourrait survivre sans l’autre ». 

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