Les dommages collatéraux du pacifisme

La première leçon à tirer de ce début de campagne est l’extraordinaire uniformisation des opinions. Les débats de société qui devraient décider des orientations politiques qui guideront l’action gouvernementale à partir du 19 mai prochain sont totalement occultés par la guerre en Irak. Même le seul parti d’opposition francophone verse lui aussi à présent dans l’humanisme, concept «fourre-tout», vague, sorti du ventre mou du politiquement correct, qui se décline à merveille tant à gauche qu’à droite, pardon, au centre, veux-je dire. Qui, en effet, à part les partis extrémistes et anti-démocratiques, se déclarerait ouvertement hostile à l’humanisme?
En l’absence d’un clivage clair, l’humanisme devient stérile, il est un lieu commun qui cache davantage un défaut d’ambition politique qu’il ne révèle une vision du monde. Et depuis le début de la guerre, il est singulièrement invoqué par les états-majors politiques pour récupérer à leur profit les élans pacifistes spontanés. Aussi assiste-t-on à une course éperdue à la surenchère dont l’objet consiste à défendre une opinion plus anti-américaniste que celle de son voisin. Dans cette mêlée en fusion, qui rassemble indistinctement des mouvements aussi idéologiquement opposés que le PTB et la Ligue arabe européenne, la majorité gouvernementale et l’opposition démocratique, on peut déplorer l’absence d’analyses contradictoires. Cet état de chose est dangereux pour deux raisons au moins.
D’abord pour la qualité du débat démocratique, ravi à l’électeur au profit d’un consensus informe, aux contours imprécis et au contenu franchement creux, qui ne procède que par la contestation. C’est le triomphe de l’indistinct, de l’indiscriminé, puisque dans un tel contexte, affiner une position revient forcément à se priver d’une partie de la masse homogène -en apparence- des pacifistes qui font corps avec les positions officielles adoptées par l’axe franco-belgo-allemand. Dans un même mouvement récursif, les partis politiques rejoignent donc à leur tour les mouvements pacifistes. Or, quand l’opinion publique préjuge des choix de ses dirigeants, ce n’est pas un signe de vitalité démocratique.
Ensuite, parce que ce « compassionnisme » utilise les sentiments d’appartenance des minorités ethniques et accentue l’exacerbation identitaire. Au nom de la solidarité avec le peuple irakien, la lame de fond antisioniste resurgit et identifie cette guerre, qualifiée par beaucoup, inconsidérément, de néo-colonialiste, au problème israélo-palestinien. Selon ce raisonnement parfaitement simpliste, les soldats américains sont comparés à leurs homologues israéliens, lesquels sont à présent publiquement associés aux nazis. L’équation est simpliste, elle aussi : Bush = Sharon = Hitler. C’est à cela que conduit la logique dominante.
Nous avons toujours défendu dans nos colonnes l’évacuation des colonies et le droit à l’existence d’un Etat palestinien en échange de la reconnaissance univoque de celui d’Israël à vivre dans la sécurité de ses frontières. Est-ce vraiment le produit d’une vision néo-coloniale? Mais au pays du pacifisme indistinct et dogmatique, le sens de la nuance n’existe pas. Aujourd’hui, être favorable à l’établissement d’un Etat palestinien passe automatiquement par une justification manichéenne qui ne laisse aucune part à la modération et à l’esprit critique. Cela n’est pas porteur, de voix, s’entend.

Mutisme ou cécité?
Il faut sans doute y voir les raisons pour lesquelles la dénonciation politique de la recrudescence d’actes antisémites est si discrète, dans les deux sens du terme. Dernier exemple en date, le 10 mars, huit élèves de l’Athénée Maimonide de Bruxelles, qui attendaient le tram à la station Lemonnier, ont été agressés verbalement et physiquement par des jeunes d’origine maghrébine. A-t-on entendu le monde politique s’en émouvoir? Les voix qui se sont élevées pour condamner cet acte barbare ont été très peu nombreuses. En France, des jeunes Juifs -de l’Hashomer Hatzaïr, organisation juive bien connue qui milite activement en faveur de la paix israélo-palestinienne- ont été eux aussi violemment frappés par des jeunes Maghrébins, en marge d’une manifestation pacifiste, le samedi 22 mars dernier. Un autre Juif y a également été roué de coups, tandis que plus loin, un jeune haranguait la foule en hurlant : Nous, les musulmans, nous les Arabes, nous pouvons nous promener la tête haute dans la rue. Eux sont obligés de se cacher. A la suite de ces actes inqualifiables, le maire de Paris, Bertrand Delanoë, à l’image des responsables politiques français -et contrairement à leurs collègues belges-, a très vivement réagi et publiquement condamné ces agressions. Nicolas Sarkozy, ministre de l’Intérieur, a même déclaré à l’Assemblée nationale : Je voudrais dire l’émotion du gouvernement devant l’agression inadmissible et scandaleuse dont ont été victimes un certain nombre de jeunes par le seul fait qu’ils étaient juifs. On ne peut accepter des comportements de cette nature. C’est inadmissible, c’est intolérable, d’où que l’on vienne et quelle qu’en soit la victime. Et d’ajouter: Cette guerre en Irak n’est pas la nôtre. Qu’il s’agisse des musulmans de France ou des Juifs de France, chacun a le droit de prier, de croire ou de vivre son appartenance comme il semble devoir le faire.
La différence de ton est notable, dans un pays qui n’a pas adopté pour autant une position moins hostile à l’intervention américaine que celle défendue par la Belgique. Ce qui montre que l’on peut parfaitement être opposé à la guerre sans accepter que certains puissent se livrer aux pires des amalgames. Nos dirigeants préfèrent l’ignorer et restent prudemment en retrait. C’est une grave erreur de jugement et une faute politique majeure parce qu’il n’y a pas de discussion possible avec l’extrémisme et la haine. Ils doivent être dénoncés et combattus. Ne pas avoir le courage de sanctionner ces «petites frappes» par crainte de répercussions électorales éventuelles revient à légitimer l’antisémitisme, mais aussi à mépriser la majorité des musulmans qui vivent paisiblement dans notre pays et sur lesquels se reporte abusivement la suspicion causée par une minorité.

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