Les faits. Les élèves juifs désertent-ils les écoles publiques ? Il y a quelques semaines, le CRIF posait la question en France. Après le départ pour une école juive fin avril d’un élève de l’Athénée Uccle 2, victime d’insultes antisémites, nous avons souhaité savoir, en Belgique, s’il s’agissait uniquement d’un sentiment d’insécurité pour les élèves juifs inscrits dans les écoles publiques, ou d’une réalité souvent d’ailleurs difficile à oser dénoncer. Parents, élèves, professeurs et centre de relevés statistiques nous ont donné leur avis.
« Il est difficile de quantifier le nombre d’enfants juifs victimes d’insultes, menaces, harcèlement ou agressions dans les écoles », admet le responsable du site antisemitisme.be, Marc Loewenstein. « Antisemitisme.be a recensé dernièrement un cas en 2016, celui d’Uccle 2 et deux en 2015, aux athénées Emile Bockstael et Adolphe Max. Au sein d’établissements scolaires, nous relevons aussi parfois des propos tenus par des enseignants. Ce fut par exemple le cas, en 2015, lorsque l’un d’eux a déclaré, avec un accent allemand, à l’encontre d’une élève de 16 ans d’origine polonaise : “Tu devrais rentrer en Pologne (…). On devrait tous les mettre dans des wagons”. Si le phénomène est plus médiatisé aujourd’hui, il n’est pas nouveau. On se rappellera notamment de l’agression en 2011 d’Océane, alors âgée de 13 ans. Mais à côté de ces cas inacceptables dénoncés publiquement, il nous est aussi rapporté des situations où les enfants ont peur de dénoncer, où les parents se sentent impuissants, où certaines directions ne prennent pas les actions nécessaires pour réprimer ces insultes ou agressions, et minimisent parfois le caractère antisémite. Et ces situations sont très difficiles à vivre pour les parents qui se sentent démunis et pour les enfants doublement ou triplement victimes : par l’insulte, le harcèlement ou l’agression antisémite d’une part, la nécessité de changer d’école avec les conséquences sur leur cursus de l’autre et, enfin, par le sentiment d’injustice lorsque les mesures ne sont pas prises à l’égard des auteurs ».
22 ans, a terminé sa rhéto en 2010 au Lycée Dachsbeck. Après avoir fait les primaires à l’école Beth Aviv, elle a été la seule de sa classe à rejoindre l’enseignement public, les autres choisissant une école juive. « Je voulais changer de milieu », se souvient-elle. « Et cela a été une expérience très enrichissante et bénéfique pour moi. J’ai appris l’ouverture d’esprit, j’ai rencontré des jeunes de tous milieux sociaux, culturels, religieux ». Son identité juive, elle ne l’a jamais cachée, se disant même fière de la partager avec ses amis. « Mais c’était peut-être une époque différente », estime-t-elle, en entendant les histoires de ces élèves qui doivent changer d’école. Tsillia a pourtant rencontré quelques problèmes avec un camarade de classe qui avait posté sur son profil Facebook « A mort les Juifs », des blagues et des vidéos de Dieudonné. Elle n’a d’ailleurs pas hésité à en avertir le proviseur, mais qui s’est limité à une discussion entre les élèves, sans autre sanction. « La bêtise ne se soigne pas malheureusement. Personnellement, je ne me suis jamais sentie en danger. J’ai donc préféré ne pas accorder plus d’attention que ça à ce genre d’incidents », confie aujourd’hui celle qui a gardé de véritables amitiés avec ses anciens copains de classe, citant spontanément un Irakien protestant, une musulmane, des catholiques, des athées, et des Juifs. « Beaucoup se sont déplacés pour les bar-mitzvot de mes frères et sœurs. J’en retiens un bel apprentissage culturel ».
(prénom d’emprunt) se souvient en détail de ce que son fils de 13 ans a vécu il y a quelques années. Fréquentant un mouvement de jeunesse juif, célébrant les fêtes juives à la maison, Ruben a suivi toute sa scolarité dans une école de la Ville de Bruxelles, « pour sa mixité sociale et culturelle », souligne-t-elle. Dès les primaires, il est le seul à s’inscrire au cours de religion israélite, mais l’assume totalement. « C’est l’approche de sa bar-mitzva qui semble avoir tout déclenché », explique Laura. « Alors que Ruben distribuait ses invitations, un de ses copains lui a déclaré : “Je ne vais pas à une fête de Juifs !”. Mais voyant l’engouement des autres, il s’est ensuite ravisé. Ruben a logiquement refusé qu’il vienne et le garçon a commencé à l’insulter en disant qu’Hitler avait mal fait son travail, que j’étais moi-même une pute de Juive ! Lorsque mon fils, voulant éviter la confrontation, lui a proposé de s’éloigner, il l’a jeté par terre et s’est mis à l’étrangler avec son écharpe. Heureusement, un autre de ses amis, Karim, s’est interposé. Je ne sais pas comment cela se serait terminé… ». Ruben terriblement choqué, Laura invite le garçon pour lui demander des excuses, appelle les parents qui ne veulent rien entendre. « Le proviseur en revanche a tout de suite pris les choses au sérieux », poursuit-elle. « Il a renvoyé l’élève pour une semaine, et fait participer les deux classes à une animation de “La Haine, je dis NON !” proposée par le CCLJ ». Elle signalera les faits au Centre pour l’égalité des chances, mais ne portera pas plainte, satisfaite de la réaction de la direction. Ruben décidera de poursuivre sa scolarité dans le même établissement. Plus aucun fait similaire ne se reproduira à son encontre.
est professeur de religion israélite à l’Athénée Charles Janssens, à La Brise, et à l’école primaire Claire-Vivre, avec en moyenne un à deux élèves par cours. « Depuis que j’ai commencé il y a trois ans, le climat s’est détérioré, avec des jeunes de plus en plus confrontés aux mots antisémites, aux caricatures placardées dans l’école », souligne-t-elle. « Après Charlie Hebdo et l’Hyper Cacher, certains ont dit trouver normal qu’on s’en prenne aux Juifs, par rapport à ce qu’ils faisaient en Israël ». Juive pratiquante, misant avec ses élèves sur l’esprit d’ouverture, l’enseignante n’hésite pas à proposer des activités communes avec ses collègues des autres religions, « mais ils craignent bien souvent la réaction de leurs élèves », confie celle qui avoue avoir de plus en plus de mal à être suivie. « Je discute par ailleurs avec les élèves juifs, et la plupart me disent qu’ils se sentent bien dans leur école, mais s’ils ne sont pas personnellement visés par des attaques antisémites, ils se font souvent agressés par rapport à Israël ». Emilie Benichou parle d’une réalité, « ce n’est pas juste un sentiment », insiste-t-elle. « Et je suis malheureusement souvent surprise de la façon dont les événements sont gérés, la réaction des établissements est généralement insuffisante. Quand je vois ceux qui fréquentent mon cours et qui sont parfois des non-Juifs qui portent un intérêt à la question, je me rends compte que ce sont des lieux qui favorisent la rencontre et une meilleure compréhension de l’autre. C’est donc regrettable qu’on envisage aujourd’hui de les supprimer ».
Qu’en est-il en France où les institutions représentatives posent la question ? Dans certaines banlieues, les familles juives désertent carrément le secteur public, notamment au début du secondaire. « À la rentrée, nous avons accueilli 51 élèves venant d’établissements publics, un phénomène en nette augmentation depuis deux ans », indique par exemple la directrice d’une grande école juive sous contrat d’association avec l’État, en région parisienne. « Parmi eux, quatre avaient subi – et je l’ai vérifié moi-même auprès de la direction de leurs établissements d’origine – des insultes ou agressions antisémites. Si ce n’était pas ce qui motivait exclusivement l’inscription dans notre école, les familles des autres nouveaux venus mentionnaient presque toutes la crainte de voir leur enfant être pris pour cible parce que juif ». Aujourd’hui engagé dans le Projet Aladin, qui œuvre au rapprochement entre juifs et musulmans, Jean-Pierre Aubin est l’auteur apport de l’inspection générale de l’Éducation nationale portant sur « les signes et manifestations d’appartenance religieuse dans les établissements scolaires ». Il a publié ce rapport accablant en 2004. Douze après, Jean-Pierre Obin, persiste et signe. « Aujourd’hui, dans certains ghettos urbains, plus aucun enfant juif ne fréquente l’école publique, observe-t-il. Et quand on demande aux enseignants des établissements concernés comment ils interprètent cette situation, certains répondent que les élèves juifs n’étaient plus assez nombreux pour se défendre. Même quand la direction prend le problème à bras-le-corps, il arrive que de sévères sanctions, y compris des exclusions, ne suffisent pas à enrayer la violence, qui se reporte sur le chemin de l’école », déplore Jean-Pierre Obin.
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