Le Président de l’Autorité palestinienne se plaisait à rappeler récemment encore qu’il avait 150 ans pour faire émerger une Palestine arabe s’étendant des rives du Jourdain à celles de la Méditerranée. De plus, en exigeant le retour des réfugiés à l’intérieur des frontières israéliennes, la délégation palestinienne a démontré à Taba qu’elle se refusait toujours à accepter la présence d’un Etat juif au Proche-Orient.
Mais cette réalité en occulte une autre, celle de l’occupation, qui dénature et aliène l’existence d’Israël. Car la vérité est celle-ci : nous n’avons connu, dans notre histoire séculaire, aucune situation analogue. Et elle pose une question tout aussi cruciale : peut-on accepter que le sionisme conduise à l’occupation? Car si la question de savoir comment sortir de l’occupation se pose immanquablement pour les Palestiniens, elle se pose tout aussi difficilement pour les Israéliens.
Bien entendu, l’interrogation est très complexe parce que la question de la sécurité la voile. Elle la rend à ce point difficile que la «stratégie du statu quo» est toujours celle qui prévaut en la matière, même si la situation est devenue épouvantable pour les populations israélienne et palestinienne. Pourtant, l’occupation perdure et les négociations politiques sont au point mort.
L’occupation et le tracé d’une frontière définitive qui y mettrait un terme ont de multiples enjeux qui dépassent le seul problème sécuritaire. La frontière fixera, bien entendu, une limite territoriale, et à ce titre, Israël ne pourra transiger, à raison, sur son exigence légitime de sécurité. Mais l’existence d’une frontière assignera également, et peut-être avant tout, une limite historique et idéologique au sionisme, si chère à A. B. Yehoshua. Il est en effet évident que la paix une fois conclue clôturera une première phase de plus de cinquante années durant lesquelles l’Etat d’Israël aura connu un conflit quasi quotidien. Elle ouvrira une nouvelle période de «normalisation», où la société israélienne pourra se développer sans que ne plane le spectre de la guerre. Mais cette limite est également déterminante parce qu’elle marquera la prépondérance d’un sionisme réaliste sur celui des références bibliques et mettra un terme définitif au rêve du «Grand Israël». Il faut se rappeler en effet que le Premier ministre israélien, alors nouvellement élu, ne s’était pas privé de déclarer que chaque pouce de terrain pris sur l’ennemi était un pouce de terrain de plus pour Israël. Et il ne s’est pas déjugé depuis, promettant au cas -très improbable, sous la législature de son gouvernement, il est vrai- où les négociations reprendraient avec ses homologues palestiniens, qu’il s’opposera catégoriquement à la rétrocession de plus de 46 % des Territoires occupés.
L’urgence de l’alternative
Par ailleurs, la proximité géographique est telle qu’elle lie intimement le destin des deux peuples. Et Israël sera d’autant plus en sécurité que son voisin le plus proche posera les fondements d’un Etat viable et capable de garantir le bien-être de ses concitoyens. Cela sous-tend de profondes réformes de la société palestinienne, de ses structures et de ses institutions politiques, rongées par la corruption et le népotisme. L’occupation fait le jeu des extrémismes et de la notabilité corrompue. Le départ de l’armée israélienne modifierait en même temps l’équilibre des forces et favoriserait l’émergence de la société civile, pour peu que le redéploiement militaire soit négocié dans le cadre d’un accord global dont l’exécution pourrait être contrôlée par la communauté internationale.
Tirant les conclusions qui s’imposent, de nombreux intellectuels israéliens font aujourd’hui entendre leur voix pour proposer des solutions raisonnables et pragmatiques permettant à la fois de sortir de l’impasse actuelle et d’offrir des options réalistes à effet immédiat. Ils se distinguent en cela de la politique attentiste privilégiée par les responsables palestiniens et israéliens et refusent en bloc que le sionisme puisse conduire à l’occupation ou justifier celle-ci. Ils rejettent également l’argument sécuritaire pour deux raisons : d’une part, l’occupation n’empêche pas, comme nous le constatons, hélas, tous les jours, l’accroissement exponentiel des actions terroristes et d’autre part, Tsahal n’est absolument pas une armée d’occupation. Elle n’en a ni les moyens, ni la vocation morale. De nombreux généraux ou experts de terrain reconvertis à la vie publique en ont pris conscience, comme Ami Ayalon ou Amram Mitzna, maire de Haifa et candidat déclaré à la direction du Parti travailliste, qui a récemment plaidé en faveur de la reprise inconditionnelle des pourparlers de paix. Au même moment, au cours d’un colloque récemment organisé à Bruges, Ziyad Abu Zayad, ministre et conseiller de Yasser Arafat, proposait de rapatrier les réfugiés, non plus en Israël, mais dans le futur Etat palestinien, ce qui permettra de reprendre les négociations là où l’échec de Taba les avait laissées.
C’est sur cette petite note d’optimisme que je vous souhaite, chers amis, au nom de toute l’équipe de Regards, une excellente année 5763. Shana Tova à toutes et à tous.
Olivier Boruchowitch
Rédacteur en chef
Comme prévu, je reprends mes activités après une année sabbatique passée aux Etat-Unis. Je salue, un peu tardivement, il est vrai, notre nouveau directeur de publication, Nicolas Zomersztajn, qui collaborait depuis plusieurs années déjà à notre magazine, et dont les nombreuses qualités ne sont plus à démontrer. Je salue également Dan Kotek, je le remercie de m’avoir remplacé et d’avoir apporté à notre mensuel son talent, sa créativité et son dynamisme. Je tiens également à remercier très chaleureusement Joël Kotek d’avoir tant fait pour Regards durant les trois années où il fut un excellent directeur de publication qui nous prodigua de nombreux conseils et nous donna notamment les moyens de paraître en couleurs.
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