On ne choisit pas son nom, ni son prénom et encore moins la couleur de ses yeux, ni de ses cheveux. Maya en était la parfaite
illustration. Elle s’appelait Maya Reausenberque. Elle avait les cheveux roux et raides, des taches de rousseur, les yeux verts et une bosse dans le dos.
Cette déformation con-génitale lui avait valu à l’école des moqueries et un méchant quolibet : « chameau ».
Le pire était le vendredi 13. Ce jour-là, si elle avait le malheur de croiser dans la rue des individus superstitieux, ils lui touchaient sa bosse furtivement, croyant ainsi conjurer le mauvais sort.
Comme elle était courageuse, Maya. Dans son lit, elle pleurait toutes les larmes de son corps abîmé, et lorsqu’elles se furent taries, il ne lui resta plus d’autre choix que celui d’accepter le regard des autres sur son infirmité.
Elle continua à grandir tant bien que mal et entra dans l’adolescence. Les garçons, dans l’effervescence de leurs hormones, émus et tout boutonneux, la regardaient à la dérobée et sans désir.
Maya avait beau porter des mini-jupes, rembourrer son soutien-gorge, friser ses longs cheveux raides, allonger ses cils. Rien n’y faisait. L’adolescente qu’elle était devint enfin une femme, jolie, aimable, mais solitaire. A présent, lorsqu’elle marchait, elle se tenait de plus en plus courbée, à l’image d’ Atlas, écrasé sous le poids de la voûte céleste qu’il portait sur le dos.
De toutes ses amies, Maya était la seule à ne pas avoir d’amoureux et cela la désespérait. Le jour de ses 25 ans, elle
vit un couple de perruches dans une cage qui se bécotaient tendrement, et se dit : « Même des perruches connaissent l’amour, alors pourquoi pas moi ? »
Mais la vie -et on l’oublie trop souvent-, qui ne connaît pas la loi de l’inertie, lui réserva une surprise.
Un jour, alors qu’elle attendait un autobus qui n’arrivait pas, elle vit un homme s’asseoir sur le banc. Elle remarqua tout de suite qu’il boitait et comme si cela ne suffisait pas, il était bossu ! Il tourna la tête vers elle et lui sourit, d’un air entendu.
« Comment t’appelles-tu ? », lui demanda-t-il.
« Chameau. Et toi ? »
« Le bossu de notre dame »
Ca les fit bien rire tous les deux. Il l’invita à boire un verre et la suite, vous l’aurez deviné avant même que je ne l’écrive : ils eurent beaucoup d’enfants.
La morale de cette histoire, c’est, comme l’a dit Einstein : « Tout est relatif ». Et comme l’a aussi dit ma grand-mère,
traduit du yiddish : « Quand un bossu est-il content ?… Quand il rencontre un autre bossu ! »