Les Juifs, conservateurs à contre-courant !

L’historien Enzo Traverso vient de publier un essai au titre polémique : La fin de la modernité juive, histoire d’un tournant conservateur (éd. La découverte). Autrefois ferments d’une pensée critique de l’ordre établi, les Juifs seraient devenus les défenseurs de la domination occidentale. Cette thèse discutable suscite la controverse.

Professeur à la prestigieuse Cornell University (New York), Enzo Traverso déplore la fin de la modernité juive, cette modalité par laquelle les Juifs de la Diaspora ont participé à l’essor de la modernité occidentale. « Après avoir été le principal foyer de la pensée critique du monde occidental, les Juifs se trouvent aujourd’hui, par une sorte de renversement paradoxal, au cœur de ses dispositifs de domination », affirme-t-il. Alors qu’entre l’émancipation du 19e siècle et la seconde moitié du 20e siècle, les Juifs ont porté un regard critique sur le monde occidental, ils seraient devenus après 1945 les défenseurs de l’ordre établi et de la domination occidentale. « Les anciens trouble-fête et perturbateurs de l’ordre en sont devenus les piliers », écrit Enzo Traverso dans La fin de la modernité juive, son dernier livre.

La Shoah a détruit un monde où les Juifs ont joué un rôle moteur dans la production intellectuelle et artistique européenne. Mais pour Enzo Traverso, la Shoah a conduit ensuite l’Europe à se débarrasser de ses démons antisémites. « Je ne prétends pas que l’antisémitisme ait disparu des sociétés européennes », nuance Enzo Traverso. « Mais les cultures européennes ne sont plus imprégnées d’antisémitisme alors qu’il fut au 19e siècle constitutif des identités nationales. Le Juif, auparavant considéré comme un élément de démarcation négative pour la définition d’une identité nationale, est aujourd’hui devenu à travers la mémoire de la Shoah le représentant d’une tradition valorisée par les sociétés occidentales ».

Non seulement Enzo Traverso considère que l’antisémitisme traditionnel s’efface pour être remplacé par l’islamophobie, mais il voit dans la mémoire de la Shoah érigée en religion civile globale une autre étape fondamentale du tournant conservateur juif : la religion civile de la Shoah a transformé l’ancien peuple persécuté en une minorité respectable, protégée par la loi, et héritière d’une histoire tragique qui sert aujourd’hui d’étalon moral et démocratique aux nations civilisées.

Selon l’auteur, avec le déclin de l’antisémitisme européen, la modernité juive aurait épuisé sa trajectoire. « Je ne regrette absolument pas l’époque où les Juifs portaient les stigmates du paria, mais cette condition a historiquement produit une culture d’une richesse extraordinaire », insiste Traverso. « Cette explosion de créativité qui a placé au début du 20e siècle les Juifs au cœur des avant-gardes culturelles et politiques s’enracinait dans ce statut particulier d’une minorité exclue et stigmatisée qui s’était approprié avec voracité la culture occidentale. Cette situation particulière ne pouvait qu’aiguiller la pensée critique ».

Israël, Etat völkisch

Aux yeux d’Enzo Traverso, Israël porte aussi la responsabilité de ce tournant conservateur. Alors que les sociétés occidentales ont largement adopté les traits marquants de la Diaspora juive (mobilité, spécialisation intellectuelle, cosmopolitisme, urbanité, extraterritorialité), l’Etat d’Israël s’est construit sur les fondements völkisch d’un nationalisme fermé et exclusif. En refaçonnant un peuple juif très cosmopolite en des termes étatiques et nationaux, Israël s’inscrit donc à contre-courant de la mondialisation et de l’histoire même des Juifs !

Enzo Traverso remettrait-il en cause l’Etat d’Israël ? « Pas du tout. Je ne nie pas la légitimité du sionisme ni d’Israël », répond-il immédiatement. « C’est un choix légitime -bien que contestée au sein de la Diaspora juive- dont nous pouvons aujourd’hui, rétrospectivement, analyser des conséquences. Conçu sur des bases religieuses et ethniques, l’Etat d’Israël ne me semble pas viable historiquement; il constitue un anachronisme dans le monde globalisé et ne peut garantir une possible coexistence pacifique avec ses voisins palestiniens qui n’ont pas d’Etat. Je pose comme alternative à un avenir d’apartheid que personne ne souhaite la création d’un Etat binational ».

Présenté par Enzo Traverso comme une de ces figures intellectuelles incarnant ce tournant conservateur, le philosophe français Alain Finkielkraut estime que ce livre n’est rien d’autre qu’une nouvelle mouture de l’ancienne critique paulinienne du Juif charnel attaché à la terre et à l’hérédité.

« Les Juifs seraient donc devenus de droite selon Enzo Traverso », ironise Alain Finkielkraut. « Il y a eu un grand moment de l’histoire où les Juifs incarnaient la conscience critique de l’Occident et ils ont basculé ensuite avec Israël du mauvais côté, du côté du manche, de la domination. Les Juifs étaient cosmopolites, ils sont devenus aujourd’hui nationalistes. Ils incarnaient l’éthique, ils ont maintenant une obsession ethnique. L’idée selon laquelle Israël aurait mis fin à la modernité juive n’a aucun sens. En la véhiculant, Traverso confère une légitimité théorique à l’antipathie dont les Juifs font l’objet dans les milieux progressistes ».

Pour Alain Finkielkraut, la description d’Israël faite par Enzo Traverso conforte l’antisionisme. « Je ne vois pas en quoi les Juifs auraient à rougir de leur attachement à Israël », s’insurge-t-il. « Cet attachement peut aller de pair avec un regard critique sur la politique israélienne, sur son immobilisme et sur la colonisation en Cisjordanie. Quand Traverso présente Israël comme un Etat raciste et qu’il ne fixe à la situation actuelle que l’alternative d’un Etat binational qui serait débarrassé de son caractère juif, il complique sérieusement la tâche des Juifs qui portent précisément un regard lucide sur Israël ».

Les Juifs, « chouchous » de nos sociétés

Alain Finkielkraut conteste également les conclusions tirées par Traverso sur la Shoah comme religion civile globale. « Formant désormais une minorité respectable, conservatrice et chouchou de nos sociétés, les Juifs dénoncent à tort l’antisémitisme alors que l’islamophobie est le vrai problème actuel de nos sociétés occidentales. Par conséquent, les véritables Juifs aujourd’hui ne sont pas les Juifs, mais les immigrés musulmans. Tout cela me paraît faux, antipathique et dangereux », regrette Alain Finkielkraut.

En analysant cette métamorphose historique, Enzo Traverso ne prononcerait-il pas l’oraison funèbre de la figure du Juif paria porteur d’une pensée critique ? « Enzo Traverso nourrit une vision extrêmement pauvre de la pensée critique », juge Alain Finkielkraut. « En considérant que seul le progressisme, dont il est un des représentants, est critique, il écarte d’autres manières de critiquer le monde. Pire, il refuse de les prendre en considération. Il en arrive donc à présenter le philosophe Léo Strauss comme un penseur de l’ordre. C’est faux. Léo Strauss ne se livre pas à l’apologie du monde comme il va. C’est aussi une pensée critique. Simplement, pour Traverso, il n’y a de critique que la sienne et elle lui vaut tous les honneurs. Il est d’ailleurs extraordinaire de voir cette pensée critique si bien accueillie sur tous les campus du monde occidental. En guise de paria, on fait mieux ! ».

Nicolas Zomersztajn

La Thèse du livre

La thèse : La modernité juive s’est déployée entre les Lumières et la Seconde Guerre mondiale, entre les débats qui ont préparé l’Émancipation et le génocide nazi. Pendant ces deux siècles, l’Europe en a été le coeur ; sa richesse intellectuelle, littéraire, scientifique et artistique s’est révélée exceptionnelle. Mais la modernité juive a épuisé sa trajectoire. Après avoir été un foyer de la pensée critique du monde occidental, les juifs se sont retrouvés, par une sorte de renversement paradoxal, du côté de la domination. Les intellectuels ont été rappelés à l’ordre et les subversifs se sont assagis, en devenant souvent des conservateurs. L’antisémitisme a cessé de modeler les cultures occidentales, en laissant la place à l’islamophobie, la forme dominante du racisme en ce début du XXIe siècle. Transformée en « religion civile » de nos démocraties libérales, la mémoire de l’Holocauste a fait de l’ancien « peuple paria » une minorité respectable, distinguée, héritière d’une histoire à l’aune de laquelle l’Occident démocratique mesure ses vertus morales. 

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