Les Juifs d’Anvers et Bart De Wever

A l’initiative d’un élu juif de la NVA, les dirigeants de la communauté juive d’Anvers ont assisté à une réception au cours de laquelle ils ont réservé un accueil chaleureux à Bart De Wever. Cette rencontre aux allures d’acte d’allégeance au leader de la NVA pose le problème complexe d’une communauté juive face à un pouvoir communal aux mains des nationalistes flamands.

La tentation est grande aujourd’hui pour un dirigeant communautaire juif d’affirmer sa préférence pour un parti politique en particulier. Ainsi, des représentants des organisations juives anversoises ont accepté le 21 octobre dernier l’invitation à célébrer son élection en présence de Bart De Wever, président de la NVA et nouvel homme fort d’Anvers. Ont-ils exprimé leur préférence pour le leader du parti nationaliste flamand alors que celui-ci n’est même pas encore nommé bourgmestre de la ville ?

Cet empressement à se jeter dans les bras de la NVA semble avoir été orchestré par le conseiller communal NVA André Gantman. Curieuse revanche pour cet ancien échevin VLD condamné en 2006 pour abus de confiance, blanchiment et détournement de fonds dans une affaire de corruption politique. Outre ces démêlés judiciaires, André Gantman s’était également illustré en 2002 en tenant des propos ambigus sur le Vlaams Belang qu’il qualifiait de « seul parti à défendre la communauté juive ». Il est étonnant que cette même communauté juive se laisse embarquer dans le train de la NVA par un homme aussi sulfureux.

On peut légitimement considérer que les responsables de la communauté juive d’Anvers ont franchi la ligne rouge des relations cordiales en participant à cette réception médiatisée avec enthousiasme par le magazine juif anversois Joods Actueel. Avec une pareille couverture médiatique, cette réception a pris l’allure d’une cérémonie d’intronisation où les « notables » juifs marquent de manière précipitée leur allégeance à Bart De Wever.

Elie Ringer, président honoraire du Forum der Joodse Organisaties, la coupole rassemblant les organisations juives anversoises, conteste évidemment l’affirmation selon laquelle les représentants du judaïsme anversois auraient fêté la victoire de Bart De Wever et marqué ainsi leur allégeance à la NVA. « Cette réception a été organisée à titre privé à l’initiative d’André Gantman, nouvellement élu au conseil communal », précise-t-il. « Lorsqu’un homme comme André Gantman, qui a souvent aidé la communauté juive d’Anvers, nous invite, il est normal que nous soyons présents. C’est la moindre des politesses. Ne pas y aller, c’est lui faire un affront qu’il ne mérite pas ». Les représentants des organisations juives n’ont-elles pas, malgré tout, affiché une préférence politique ? « Absolument pas. En tant que responsable du Forum des organisations juives, je n’ai jamais affiché la moindre préférence pour tel ou tel parti. Il est logique que beaucoup de gens regrettent que Patrick Janssens (SP.A) n’ait pas remporté les élections, d’autant plus que tout le monde reconnaît qu’il a dirigé la ville de manière exemplaire. C’est pourquoi je ne suis pas d’accord quand on dit dans la presse que les dirigeants communautaires juifs anversois ont exprimé leur satisfaction devant la victoire de Bart De Wever. Nous n’avons jamais sabré le champagne pour fêter sa victoire ».

Le Forum des organisations juives d’Anvers est confronté depuis plusieurs années à la problématique délicate de la montée en puissance du nationalisme flamand dans cette ville et jusqu’à présent, ses dirigeants ont fait preuve de vigilance. Et lorsqu’un nouvel homme politique arrive au pouvoir, ils redoublent de prudence, ne sachant pas ce qu’il leur réservera. « Comme je l’ai dit le lendemain des élections, Bart De Wever et la NVA entameront le mayorat avec un handicap majeur par rapport à la communauté juive d’Anvers », insiste Elie Ringer. « Nous sommes conscients qu’à la NVA, il y a de nombreux nostalgiques du nationalisme dont la communauté juive d’Anvers a énormément souffert avant et pendant la Seconde Guerre mondiale. En 2007, la réaction méprisante de Bart De Wever face aux excuses du bourgmestre socialiste Patrick Janssens à la communauté juive pour la participation de l’administration communale à la déportation des Juifs nous a également laissé un souvenir amer. Il nous a ensuite rencontrés pour s’excuser. Mais lorsque la NVA semble pencher en faveur de l’interdiction de l’abattage rituel, nous ne pouvons pas dissimuler notre inquiétude ».

Une communauté juive attentive

Bart De Wever n’est ni un fasciste ni un antisémite, mais on sait tous que l’inventaire par rapport aux heures sombres du nationalisme flamand n’a toujours pas été réalisé au sein de son parti. « C’est vrai et nous serons très attentifs à la manière dont il envisagera les dossiers qui nous concernent », réagit Elie Ringer. « Mais d’autre part, il est favorable à l’érection d’un monument en souvenir des Juifs d’Anvers disparus pendant la Shoah. Il m’a même dit qu’il souhaite que ce monument contenant tous les noms des Juifs anversois assassinés soit érigé dans un endroit central de la ville. Il me semble donc que ce sur dossier, il est déterminé à agir positivement. Je lui ai aussi demandé ce qu’il avait pensé du discours de repentance du Premier ministre Di Rupo prononcé en septembre dernier à Malines, il m’a répondu qu’il approuvait cette démarche à 100% ».

Une distance de 45 km sépare Anvers de Bruxelles. Ce n’est pas énorme, mais on constate pourtant que les communautés juives de ces deux villes envisagent différemment leurs relations avec le monde politique. « Je pense que les dirigeants communautaires anversois ont une approche particulière », reconnaît volontiers Claude Marinower, conseiller communal VLD d’Anvers et président du Musée juif de la déportation de Malines. « Il s’agit surtout d’être en bonne composition avec celles et ceux qui exercent le pouvoir dans la ville d’Anvers ».

Au-delà de cette différence profonde, on sent aussi que les représentants des organisations juives d’Anvers souhaiteraient faire remarquer à leurs homologues bruxellois que la diabolisation de la NVA n’est peut-être pas la meilleure manière d’aborder le problème. « Je ne pense pas que la communauté juive de Bruxellesdiabolise Bart De Wever, mais elle pêche sans aucun doute par un manque de connaissances suffisantes de la réalité anversoise », nuance Claude Marinower. « Il ne fait aucun doute que la NVA a accueillides transfuges du Vlaams Belang et à cet égard, des personnalités flamandes comme Guy Verhofstadt se sont exprimées clairement sur la nature de la NVA. De Wever a certes une vision différente du passé, mais il ne faut pas non plus tomber dans le travers qui consiste à faire de lui un admirateur du IIIe Reich ». Elie Ringer quant à lui, craint qu’une perception erronée de la sensibilité flamande conduise les Juifs de Bruxelles à noircir systématiquement le monde politique flamand en général, la NVA en particulier : « L’approche doit être plus nuancée. Si la NVA fait sauter certains verrous, nous réagirons comme nous l’avons fait en 2007 avec ces remarques inacceptables sur les excuses de Patrick Janssens à la communauté juive. Mais aujourd’hui, nous ne pouvons pas condamner Bart De Wever d’avance. Laissons-le faire ses preuves. Il doit nous démontrer que nous pouvons vivre sans crainte avec lui ».

L’approche nuancée d’Elie Ringer et de Claude Marinower ont le mérite de mettre en exergue la vigilance dont font preuve les Juifs d’Anvers, même si André Gantman, désormais conseiller communal NVA, les encourage à porter un regard angélique sur son président de parti. Lors de la réception qu’il a organisée, André Gantman a ainsi osé une comparaison saumâtre en expliquant à ses invités que les Juifs doivent cesser de diaboliser Bart De Wever parce qu’ils sont précisément bien placés pour savoir à quoi mène la diabolisation ! En tenant de tels propos, le seul élu juif de ce parti nationaliste flamand a dépassé tout entendement.

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