Les Juifs et le hareng

Il y a quelques jours, pour me rendre en Israël, j’ai dû transiter par l’aéroport Atatürk, à Istanbul. Cet aéroport ressemble à un grand shouk, très animé, haut en couleurs et en bonnes odeurs, avec ses Duty Free jouxtant des échoppes où l’on vend des douceurs : baklavas, loukoums, sahlap, arrosé de café turc. A côté encore se trouvait une librairie où je suis évidemment entrée.

Entre la pile de livres sur la broderie ottomane et la traduction en turc du Petit Prince, mon regard s’est posé sur un livre à la couverture très explicite.
Les portraits de neuf hommes à rouflaquettes coincés dans une étoile de David avec, dans le titre, le nom de Rothschild. J’ai demandé à un vendeur de me le traduire.
Son visage s’est contracté : L’empire Rothschild, m’a-t-il affirmé.
J’ai évidemment regretté que ce livre se trouve à côté du Petit Prince et regretté aussi qu’on n’y parle probablement pas de mon ami Steven qui s’appelle aussi Rothschild et qui récure des casseroles dans un restaurant mexicain de New York.
En attendant mon vol pour Tel-Aviv, j’ai donc eu tout le loisir, devant un café, de réfléchir à cette prétendue relation entre les Juifs et l’argent et l’empire supposé des Rothschild, chose que je ne fais jamais, non par manque d’intérêt, mais par ordre de priorité dans mes préoccupations journalières.
Je dois avouer qu’au fur et à mesure que je mesurais l’étendue de cette pensée antisémite que seule la bêtise humaine est capable d’accoucher et sur laquelle nous n’avons aucun contrôle, ma bonne humeur s’est abîmée avec des pensées pleines de colère.
Je me suis alors demandé pourquoi il y avait tellement de livres sur le rapport entre les Juifs et l’argent et aucun sur les Juifs et l’hareng, ce mets pourtant incontournable chez les Juifs ashkénazes…
M’est soudain revenue en mémoire cette courte histoire. Comme l’a dit Isaac Bashevis Singer, invité dans l’émission « Apostrophes » de Bernard Pivot, « les histoires les plus courtes, sont les meilleures ». La voici donc :
Il y a quelques années de cela, j’étais au rayon poissonnerie d’un supermarché. Devant moi, une vieille femme attendait d’être servie. Malgré son grand âge, elle avait un port de tête altier. En voyant ses cheveux courts, teints en blond et encore chauds de la mise en plis, on devinait qu’elle sortait du salon de coiffure. L’odeur de la laque se mélangeait à l’odeur saline des poissons.
« Et pour Madame, ce sera ?… »
« Un hareng frais, s’il vous plaît », dit la vieille femme, avec un accent yiddish venu tout droit de la rue Krochmalna, à Varsovie.
J’avais devant moi l’incarnation-même d’un personnage Bashevis Singerien dans toute sa splendeur.
La vendeuse lui présenta le hareng : « Ca vous va ? ».
« Vous me demandez si ça me va ? », s’exclama la vieille femme sur un ton méprisant, accompagné d’un regard qui l’était tout autant.
« Mais enfin, Madame, votre hareng frais, il est plus vieux que moi ! ».

]]>