Les Juifs ont voté pour… Sarkozy

Il n’y a pas de « vote juif » en France, mais bien « des votes juifs », avec des préférences qui peuvent s’exprimer en faveur d’une famille politique selon les circonstances. En 2012, les Juifs de France ont largement voté pour Nicolas Sarkozy.

Comme en 2007, les Juifs de France ont préféré Nicolas Sarkozy au candidat socialiste. « Il faut être prudent dans l’analyse des chiffres du vote des Juifs », insiste Philippe Velilla, spécialiste du rapport entre les Juifs et la politique et auteur de l’ouvrage Les Juifs et la Droite (éd. Pascal, 2010). « Il faut distinguer les Juifs très engagés dans la vie communautaire des Juifs qui en sont éloignés. Le vote de cette seconde catégorie, beaucoup plus importante numériquement que la première, n’obéit pas ou peu à des considérations spécifiquement juives. Ces électeurs juifs ont des motivations électorales identiques à celles de leurs concitoyens français non juifs ». Une fraction importante de la population juive appartenant aux classes moyennes supérieures, il y a des intérêts socio-économiques à défendre. La politique économique et fiscale préconisée par chacun des candidats leur semble plus importante que toute autre considération liée à Israël ou à l’antisémitisme.

A cet égard, la gauche avait un potentiel important qu’elle a perdu avec la chute de Dominique Strauss-Kahn. Sans ses problèmes judiciaires, beaucoup de Juifs auraient souhaité qu’il soit candidat à la présidentielle. « Pas seulement parce qu’il est juif, mais aussi parce qu’il exprime bien les caractéristiques sociologiques de la majorité des Juifs de France : une population où les catégories socio-professionnelles supérieures sont plus représentées, et notamment les professions libérales. Une catégorie plus sensible au discours social-libéral prôné par Strauss-Kahn », confirme Philippe Velilla.

Si une motivation spécifiquement juive peut s’exprimer dans le vote, elle est d’ordre psychologique. « La communauté juive a besoin qu’on lui dise qu’on la comprend et qu’on l’aime », observe Jean-Yves Camus, politologue et chercheur associé à l’Institut des relations internationales et stratégiques. « En 2007, Nicolas Sarkozy a très bien répondu à cette attente. En 2012, c’était moins net, parce qu’il devait rendre compte d’un bilan dans lequel la politique étrangère de la France n’a pas beaucoup bougé par rapport à ses prédécesseurs, même si les Juifs ont le sentiment erroné qu’elle a changé. Or, si on prend la peine d’analyser froidement la politique étrangère de Nicolas Sarkozy, on s’aperçoit qu’il avait noué de très bonnes relations avec Kadhafi avant l’intervention de 2011, qu’il a mis le Hezbollah à la table de la conférence sur l’avenir du Liban en 2007, et que la France a voté l’admission de la Palestine à l’UNESCO ». Cette confusion des esprits ne les a pas pour autant poussés dans les bras de la gauche, mais dans ceux du président sortant en 2012.

Sarkozy sait parler aux Juifs

Comment expliquer cette popularité éclatante deNicolas Sarkozy auprès des Juifs de France ? Le Président de la République sortant a effectivement tissé des liens avec la communauté juive depuis longtemps. Au-delà des origines juives de son grand-père maternel, Nicolas Sarkozy comprend les Juifs et sait trouver les mots qui conviennent. « Il est le seul homme politique français à parler de miracle quand il évoque la création d’Israël », admet Samuel Ghiles-Meilhac, historien et auteur d’un livre consacré à l’histoire du Conseil représentatif des institutions juives de France (CRIF). Nicolas Sarkozy a même exacerbé le lien entre les Juifs et Israël. Des messages et des clips vidéo de campagne ont été diffusés par l’UMP entre les deux tours spécifiquement à l’attention des électeurs français en Israël. « Ces messages étaient envoyés alors qu’au même moment, Nicolas Sarkozy s’opposait au vote des étrangers qu’il qualifiait de vote communautariste », s’étonne Samuel Ghiles-Meilhac. « D’un côté, il y a donc un mauvais vote particulariste, celui des musulmans, et de l’autre, un vote du même type, juif en l’occurrence, qui ne pose aucun problème et qui pourrait même profiter à la droite », ajoute-t-il.

Cette dérogation de communautarisme peut paraître rassurante pour les Juifs : ils ont le sentiment d’être protégés par l’Etat, mais cela peut s’avérer dangereux, car cela fait des Juifs une minorité à laquelle le pouvoir accorde des faveurs qu’il refuse à d’autres. Ce coup de canif à l’universalisme républicain est d’autant plus inquiétant qu’il intervient dans le cadre d’alliances de civilisations. Et ce n’est pas anodin, car on se place sur les failles entre un monde judéo-chrétien et un monde musulman.

Et aujourd’hui, la question de l’islam de France hante les Juifs. Certaines personnes n’aiment pas nécessairement Sarkozy ni la droite, mais ils sont convaincus qu’il faut s’occuper des musulmans qu’ils associent à l’antisémitisme. Tout au long de la polémique sur la viande hallal, les institutions juives sont restées muettes, jusqu’au moment où le Premier ministre a désigné la shehita comme une pratique ancestrale et archaïque. De la même manière, elles n’ont pas dit grand-chose lorsqu’un ministère de l’Identité nationale a été créé et rattaché au ministère de l’Immigration. « Comme si cela convenait aux Juifs qu’il y ait une politique gouvernementale obsédée par l’immigration et la place de l’islam », regrette Samuel Ghiles-Meilhac. « Je pense que de nombreux dirigeants communautaires considèrent que les Juifs sont clairement dans le même bateau que l’Occident. Cette tendance est inquiétante, parce qu’elle risque d’enlever tout regard critique sur un discours “occidentaliste » pour lequel les Juifs ne sont pas tout à fait européens ni occidentaux ».

Un PS otage de ses alliés

Bien qu’une immense majorité des socialistes français tiennent un discours sans ambiguïté sur l’antisémitisme et sur Israël, de nombreux responsables communautaires juifs déclarent constamment que François Hollande et le Parti socialiste sont pris en otage par leurs alliés écologistes et du Front de gauche, deux forces politiques pro-palestiniennes. Cette peur exprimée par la communauté juive à de nombreuses reprises paraîtsans fondement pour de nombreux observateurs avertis. « Le Front de gauche ne fait pas partie du gouvernement et les écologistes n’ont hérité que de deux ministères sans aucun lien avec la politique étrangère », fait remarquer Philippe Velilla. « Cette rumeur véhiculée par la droite juive néglige une règle fondamentale de la 5e République : la politique étrangère relève du domaine réservé du Président de la République. Les seuls engagements qui valent sont ceux pris par François Hollande, personne d’autre ».

Les dirigeants du CRIF auraient-ils choisi de favoriser une expression politique communautaire, en fonction de critères exclusivement liés à Israël ? « Si c’est le cas, les dirigeants du CRIF connaissent mal l’histoire juive », réagit Jean-Yves Camus. « Les Juifs sont minoritaires. Ils doivent donc nouer de bonnes relations avec les gouvernants, de gauche comme de droite. Si le judaïsme organisé met tous ses oeufs dans le même panier, il envoie un mauvais signal aux autres partis en montrant que la communauté juive se positionne de manière partisane. Et en ce qui concerne la situation actuelle, la communauté juive a tort de croire qu’à droite, tout le monde est raisonnable et ami d’Israël. Il n’y a pas d’un côté, le PS ami de tous les tyrans de la planète et de l’autre, l’UMP qui ne serait ami qu’avec les démocrates du monde entier ».

Et les Juifs de gauche…

L’ère mitterrandienne de proximité entre des figures importantes du monde juif et les socialistes français est révolue. Cela ne signifie pas pour autant que le vote juif de gauche a disparu. Certains militants socialistes juifs ont même relancé Socialisme et judaïsme, une association fondée en 1977 se présentant comme un trait d’union entre un judaïsme de progrès et la gauche française. Dans sa charte, on peut lire que Socialisme et Judaïsme veut faire vivre, au sein de la gauche française, une vision plus équilibrée de la question israélo-palestinienne et promouvoir un idéal de paix entre les peuples.

Cette association est présidée par Patrick Klugman. Ce jeune avocat parisien a un parcours politique, associatif et communautaire déjà bien rempli : conseiller de Paris pour le 17e arrondissement, vice-président de SOS Racisme, ancien président de l’Union des étudiants juifs de France et membre du comité directeur du CRIF. Bien que le dynamisme de Patrick Klugman ait donné un nouveau souffle à cette association, Socialisme et judaïsme ne possède pas la même force de frappe que tous les médias juifs de droite très actifs sur internet. Il ne faut pas non plus négliger le travail efficace fait au sein de l’UMP par un lobby pro-israélien emmené par Claude Gloasguen ou Valérie Hoffenberg.

Le Parti socialiste n’est pas la seule formation de gauche à accueillir des Juifs en son sein. Un exemple étonnant vaut la peine d’être mentionné, dans la mesure où il déconstruit l’idée selon laquelle les écologistes auraient les pires difficultés avec les Juifs. Non, il ne s’agit pas de Daniel Cohn-Bendit, mais bien d’Esther Benbassa. Cette historienne est devenue en 2011 sénatrice du groupe Europe écologie-Les Verts (EELV) alors qu’elle est titulaire de la chaire des études juives à l’Ecole pratique des hautes études et qu’elle a effectué son service militaire en Israël ! Elle siège au sein d’une formation où ces attributs n’apparaissent pas comme les éléments les plus valorisants. Tout cela ne l’a pas empêchée d’adhérer au groupe interparlementaire d’amitié France-Israël au Sénat ! Le monde est complexe, les Juifs devraient le savoir.

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